La théorie de la troisième topique de Christophe Dejours

Cet article est une brève présentation de la théorie de la troisième topique de Christophe Dejours.

Le modèle d’une troisième topique (ou topique du clivage) est venu de la confrontation à des problèmes cliniques rencontrés en psychosomatique, que la théorie de Fain et Marty ne permettait pas d’expliquer. Ainsi, ce premier modèle ne semble pas satisfaisant pour interpréter les cas de décompensation somatique survenant chez certains patients psychotiques, ni chez des sujets possédant de bonnes qualités de souplesse et de stabilité au niveau de l’organisation psychique. L’investigation clinique conduit Christophe Dejours à affirmer que n’importe quel sujet pourrait être victime d’une décompensation psychosomatique. La vulnérabilité à la décompensation somatique existerait chez tout le monde sans exception.

La théorie de la troisième topique (Dejours, Le corps entre biologie et psychanalyse, 1986) avance que la santé physique ne repose pas essentiellement sur l’organisation psychonévrotique de la personnalité (comme le défendent Fain et Marty), mais sur la stabilité d’un clivage (la troisième topique est une topique du clivage) qui se prolonge jusque dans l’inconscient entre deux secteurs : un secteur où l’inconscient est sexuel et refoulé (l’inconscient dynamique) et un secteur dont la formation passe par un processus différent du refoulement, appelé inconscient amential (ou inconscient enclavé dans la théorie de Jean Laplanche).

Cette forme de l’inconscient prend naissance dans les échecs de « traduction » (cf. la théorie de la séduction généralisée de Jean Laplanche) du message que l’adulte adresse à l’enfant. En effet, les messages énigmatiques que l’adulte adresse à l’enfant sous diverses formes nécessitent invariablement une traduction de la part de ce dernier. Seulement, lorsque le message de l’adulte passe par la violence éxercée sur le corps de l’enfant (violence physique ou viol sexuel) ce dernier, alors surchargé par l’excitation, n’est plus en état de penser, ni de traduire, ce qui se produit en lui. Faute de traduction, il ne peut y avoir de place pour le refoulement stricto sensu. À la place de l’inconscient sexuel se forme ici du non-refoulé : l’inconscient amential.

L’inconscient amential est maintenu en respect par une chape solidement constituée de pensées d’emprunt, non personnalisées, données de l’extérieur par le sens commun et l’imaginaire social, déposées dans le système conscient. Contrairement à l’inconscient dynamique, il ne se fait pas connaître par un retour du refoulé. Lorsqu’il se manifeste il provoque une rupture de continuité du moi sous la forme cardinale de la perte de contact avec son propre corps. L’inconscient amential ne fait irruption que s’il y a une déstabilisation du clivage. Cette dernière se manifeste par une angoisse typique, sous la forme d’une sensation de glissement atroce dans un gouffre sans fond (angoisse de décrocher, Dejours, 2006). Si ce mouvement ne s’interrompt pas, il projette le sujet dans l’expérience du chaos ou de la destructuration « amentiale » du moi (au sens de Meynert, c’est-à-dire d’une confusion mentale où toute possibilité de liaison psychique à disparu).

Mais, dans l’imminence d’une déstabilisation du clivage, c’est-à-dire d’une crise, certains patients trouvent une « issue somatique » qui permet d’enrayer la destructuration du moi. À la place d’une perte de contact avec le corps survient alors une décompensation somatique. Cette dernière fonctionne comme une solution conservatrice pour le moi et la topique, pendant que le corps subi de son côté les détériorations.

La théorie de la troisième topique de Christophe Dejours se présente aujourd’hui comme une alternative valable à la théorie de Marty et Fain dans l’interprétation des décompensations psychosomatiques.  Elle permet par ailleurs de rouvrir la question tant controversée du « choix de l’organe » en psychosomatique.

 

Jacques Lacan : par où commencer?

Guide du routard à l’usage du voyageur ayant décidé de se rendre en lacanie.

Je suis en ce moment en train d’essayer d’apprendre à parler couramment le lacanien, ce qui, vous vous en doutez, n’est pas chose facile. Je voudrais donc vous faire partager mes impressions de voyage en terre inconnue.

1. Ce qu’il ne faut pas faire :

Tout le problème avant la pensée de Lacan et de ses épigones, c’est de savoir comment y entrer. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas une chose facile. En Lacanie, les visiteurs qui viennent du pays de Psychologia sont très mal reçus. Ceux qui viennent du pays de Philosophia sont moins mal reçus mais mal reçus quand même. Lire Lacan c’est donc un peu comme vouloir s’installer en Corse, on sent qu’on n’est pas vraiment le bienvenue. A la rigueur on veut bien nous tolérer mais rien de plus.

Pour entrer dans l’oeuvre de Lacan, il convient tout d’abord de savoir quoi lire. Voici donc quelques remarques sur certains ouvrages qu’il m’a été donné de parcourir. Commençons par ceux que je vous déconseille :

a. Pour lire Jacques Lacan. Philippe Julien
Collection Point. Titre avenant. On se dit qu’il n’y a pas meilleur ouvrage pour entrer dans l’oeuvre du psychanalyste. En fait, il n’en est rien. Normalement toute personne saine d’esprit qui n’a pas lu la moitié des Séminaires déteste Jacques Lacan au bout de dix pages. Philppe Julien parle en lacanien, pour les lacaniens. Le titre premier était d’ailleurs : « Le retour à Freud de Jacques Lacan. L’application au miroir ». La refonte du titre sert simplement à vendre le bouquin à des gens qui n’y comprendrons jamais rien..

[remarque postérieure : Après avoir lu les trois premiers séminaires, j’ai repris le livre de Philippe Julien. Ô surprise, il m’apparaît à présent très intéressant. Il s’agit en fait d’un ouvrage d’approfondissement tout à fait intéressant mais il convient de ne pas commencer par cet ouvrage pour découvrir J.Lacan].

b. « La pensée Lacan » Que Sais-je?. Paul Laurent Assoun

Là encore, on peut penser que c’est une bonne entrée en matière. Un « Que sais-je? », collection grand public, Paul Laurent Assoun, professeur de grand talent.. Nouvelle erreur. Au bout de vingt pages à peu près claires, on ne comprend plus rien et P-L Assoun ne fait rien pour nous aider. Personnellement, à chaque fois que j’ai essayé de lire ce « que sais-je? », j’ai arrêté de m’intéresser à Lacan pendant au moins un an.

c. Lire Lacan dans le texte.

C’est déjà une meilleure idée que de se lancer dans les deux bouillies verbales que je viens de vous présenter. Le problème c’est que cela va être très long et que, pour quelqu’un qui ne connait pas Freud et les grands philosophes sur le bout des doigts, cela risque d’être difficile. Possible. Mais difficile. Dans le cas où vous voudriez tout de même commencer par lire Lacan dans le texte, je vous conseillerais de démarrer par ses premiers Seminaires (les deux premiers sont en format poche). Ils sont assez lisibles pour un lecteur ayant de bonnes bases en philophosphie. Par contre je déconseille la lecture des Ecrits dans un premier temps. Trop souvent conseillés au primo-lecteur, ils sont en réalité écrits d’une manière quasi-crypté et une grande part de leur contenu est incompréhensible pour quelqu’un qui n’a pas lu les Séminaires.

En réalité s’il est si difficile d’aborder l’oeuvre de Jacques Lacan c’est notamment parcequ’il existe deux Jacques Lacan.

Le premier, celui des premiers seminaires, est lisible. Il part des réflexions freudiennes et post-freudiennes traditionnelles (Freud, Mélanie Klein, Anna Freud etc. ) pour porter sur elles un regard qu’on qualifiera de « philosophique ». Il s’agit bien souvent d’un méta-discours, réfléchissant sur ce qu’est que la psychanalyse en soi. La spécificité de sa pensée tient alors notamment dans ce qu’il utilise, pour lire l’oeuvre de Freud, les réflexions de F. de Saussure sur le langage et sur l’opposition entre le signifiant (le mot) et le signifié (ce qui est désigné par le mot).

Il y a aussi un Jacques Lacan tardif. Fasciné par les mathématiques, densifiant au maximum ses schémas jusqu’à les rendre illisibles pour le non-initié, amateur de jeux de mots tordus (justifiés par la place accordée à la « lettre »), il est inabordable pour qui n’est pas entièrement familiarisé avec le premier. Or toute la difficulté vient de ce que la plupart des ouvrages de vulgarisation veulent nous présenter « Tout Lacan » recouvrant le premier Lacan, lisible, sous le second, illisible.

Alors, certes, pour bien comprendre Lacan, sans doute faut-il comprendre « tout Lacan ». Mais pour ma part, je pense qu’il faut, dans un premier temps et de manière plus humble, essayer de « mal » comprendre Jacques Lacan. D’en avoir une vue grossière, partielle, déformée, mais une vue qui peut être utile, au lieu de tenter de tout comprendre pour finir par ne rien comprendre du tout.

Dans cette optique, je conseillerais donc deux ouvrages :

1. Conceptions psychanalytiques de la psychose infantile. H.Ledoux

Cet ouvrage n’a pas pour but premier de présenter Jacques Lacan, encore moins de présenter « tout Jacques Lacan ». C’est peut-être pour cela qu’il est aussi utile pour le néophite (précisons que nous parlons d’un néophite qui connaitrait tout de même un minimum la psychanalyse). Dans son ouvrage, H.Ledoux ne donne à aucun moment son point de vue mais se contente de présenter et de comparer les thèses des principaux psychanalystes sur l’enfance et la psychose infantile. Il revient assez longuement sur les principaux concepts lacaniens qu’il éclaire de l’extérieur en soulignant ce qui les distingue des autres conceptions psychanalytiques. Clair, simple, intéressant, une excellente entrée en matière.

b. Lacan. J-M Palmier

Lacan présenté par un philosophe. Ce qu’il y a d’intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’il présente la pensée de J. Lacan avant 1968 puisque le livre date de 1969. Les premiers concepts ne sont donc pas encore recouverts et rendus illisibles par leur relecture tardive. C’est assez clair mais le texte conviendra mieux aux lecteurs qui ont un minimum de base en philopsophie. A l’inverse la question de la clinique n’est quasiment pas abordée.

Je ne doute pas qu’il existe d’autres ouvrages permettant d’entrer en lacanie, n’hésitez donc pas à me faire part de vos conseils ou remarques.

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Psychothérapie Paris XX

Moquons-nous de Françoise Dolto

ou pourquoi il est dangereux de publier ses théories (elles risquent d’être lues 50 ans plus tard).

Je sors de la lecture de quelques ouvrages de Françoise Dolto et je dois dire que c’est plus intéressant que je le pensais. Elle a tout de même un sens clinique pour le moins impressionnant. Je ne saurais d’ailleurs que trop conseiller sa lecture aux jeunes étudiants en psychologie. Elle permet d’avoir une idée claire (quoi qu’un peu simplifiée) de la pensée freudienne.

Néanmoins, F.Dolto professe parfois des énormités plus grosses qu’elle, avec un aplomb sidérant, et relire certains passages avec le recul du temps constitue une activité ludique indéniable.

Voici donc deux extraits tirés de Psychanalyse et pédiatrie (1971, coll. Points, Seuil) :

p.236-237 A propos de Marcel (10ans) qui vient notamment pour des problèmes de pelades.

Remarques conclusives à propos de la thérapie et de l’évolution de Marcel:

« Tel qu’il est, il est au même niveau que bien des enfants de son âge qui deviennent des adultes fort adaptables, c’est-à-dire « normaux » bien que n’atteignant jamais le stade génital du point de vue objectal, ce qui signifie que leur activité sexuelle pourra être adulte, mais avec une affectivité infantile et un objet d’amour choisi sur le type oedipien inconsciemment homosexuel : la femme phallique, autoritaire et frigide ».

p. 225-226 : A propos de Didier (10ans) qui consulte pour un retard scolaire considérable.

La thérapie est interrompue, la mère opposant une très grande résistance. Il s’agit visiblement d’un personnage extrêmement désagréable qui « considère les hommes comme des « enfants » et les enfants comme des « choses » ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que F.Dolto a un contre transfert très négatif vis-à-vis de cette mère.

Remarques à propos de l’avenir de Didier:

« A notre avis le pronostic social de Didier est bon, mais au point de vue sexuel, la puberté étant proche, Didier ne nous paraît pas capable, avec la mère qu’il a, de résoudre la question autrement que par l’homosexualité manifeste. Ceci dans le cas le plus favorable, car, chez lui, l’homosexualité représente la seule modalité inconsciemment autorisée par son Sur-Moi, calqué sur le Sur-Moi maternel. […] Au cas, possible, où ses objets d’amour l’obligeraient à refouler son homosexualité dans les années d’adolescence sous peine de perdre leur estime, Didier perdra alors la plus grande partie de ses moyens de sublimation, et sera sans doute obligé de vivre, impuissant sexuellement, aux dépens d’une femme riche, autoritaire, qui éventuellement, lui racontera ses aventures avec d’autres hommes. Ce sera plus ou moins ouvertement un voyeur, et en tout cas un inhibé social masochiste ».

Ces citations m’inspirent plusieurs réflexions:

Autant dire que l’avenir de ce pauvre Didier est déjà tout tracé: transsexuel à Clichy à 20 ans, gigolo d’une vieille riche à 30… Plus sérieusement, et en passant outre ce douteux déterminisme, il ne faut pas trop accabler cette pauvre F.Dolto qui écrit aussi des choses très intéressantes (disons qu’elle nécessite une lecture sélective). Cela prouve aussi que, lorsqu’elle constituait la théorie de référence, la psychanalyse se permettait des excès qui ont en grande partie disparu aujourd’hui. On a en effet ici, l’image d’une théoricienne sûre de détenir la vérité, réductrice, aveuglée dans ses certitudes au point de se croire capable de jouer les Cassandre. Cela me fait penser aux propos de certains neurologues actuellement, convaincus d’avoir découvert le Graal. Il me semble que la position de théorie majoritaire pousse à ce genre d’excès. Et la désaffection que subit la psychanalyse depuis plusieurs années est peut-être, de ce point de vue, un mal pour un bien.

 

Le psychodrame psychanalytique : histoire et concepts fondamentaux

A- Généalogie du psychodrame

On peut définir deux filiations principales du psychodrame analytique : la notion de catharsis (et ses développement chez les penseurs du théâtre) ainsi que le concept de scène psychique tel qu’il est défini dans l’œuvre de Freud.

 

1- Le psychodrame, un théâtre de la catharsis

 

Tout d’abord, pour comprendre les soubassements théoriques du psychodrame – en particulier du psychodrame morénien – un détour par l’histoire des conceptions sur le théâtre paraît utile. En effet, il permet de montrer que la réflexion sur le psychodrame s’inscrit dans une généalogie et s’inspire de la notion de catharsis.

Dans La Poétique[1], considérée comme un des premiers écrits théoriques sur le théâtre, Aristote traite de la tragédie et de l’épopée. La notion de « poïésis » est centrale dans ce texte. Elle s’applique à toute création artistique conçue comme une imitation de la réalité sensible. Pour Aristote, ce qui doit primer dans la tragédie, c’est l’intrigue (« drama »). Elle doit nécessairement être composée d’un début, d’un milieu et d’une fin et constituer une unité. La poésie tragique présente ce qui pourrait être « en puissance » (potentiellement). Même lorsqu’elle prend pour thème ce qui est en fait advenu, elle le présente comme pouvant arriver de nouveau. Ensuite, la tragédie se définit par ses effets : elle doit susciter la « terreur » et la « pitié » du spectateur. Sa finalité est de provoquer chez ce dernier la catharsis, purge des passions. Elle consiste en une libération des passions du spectateur qui, pour le dire avec les mots de Lacan, les éprouve sur le mode de l’imaginaire, le semblable se traitant par le semblable.

En 1871, Friedrich Nietzsche va définir le théâtre comme ce qui dépasse la simple imitation. Pour lui, la scène permet une métamorphose. Comme il l’écrit dans Naissance de la Tragédie[2], « celui-la est dramaturge qui ressent une irrésistible impulsion à se métamorphoser soi-même, à vivre et agir par d’autres corps et d’autres âmes » ( §8, « L’origine de la Tragédie »). Dans cette vision, le sujet comme acteur se voit lui-même métamorphosé dans un autre corps et agit comme s’il vivait réellement dans un autre corps. Ainsi, la représentation est inscrite dans l’essence théâtrale qui n’existe que lorsque s’accomplit la métamorphose. L’oeuvre théâtrale a pour finalité d’être représentée et cette représentation lui permet d’être pleinement. Pour Nietzsche, la valeur du théâtre ne réside pas tant dans la catharsis que dans le résultat de la métamorphose qu’elle permet.

Plus près de nous, Antonin Artaud[3] parle de scène de la cruauté. Il souhaite que le théâtre se dégage des règles et de l’intellect. Il recherche dans l’œuvre l’abolition des distances, et le retour à des images nées de sensations occultées et oubliées. Ainsi, Artaud perçoit le théâtre uniquement comme création et comme création de l’inconscient; non comme « re-présentation » car nulle présentation ne lui pré-existe.

Ces différentes réflexions sur la valeur cathartique du théâtre se retrouvent dans l’évolution des conceptions sur le psychodrame. En effet, Moreno souligne l’importance de la catharsis pour les spectateurs du psychodrame, s’inspirant directement de la pensée d’Aristote. A l’inverse, le psychodrame psychanalytique abandonne cette conception de la catharsis. Le jeu a d’abord un effet thérapeutique sur celui qui joue. Cette idée trouve un écho dans la notion nietzschéenne de « métamorphose » du sujet par le jeu dans sa dimension vécue.

 

2. La scène psychique. Du rêve au jeu

Ensuite, la notion de scène psychique développée par Freud est fondamentale dans la définition du psychodrame analytique. La première fois que Freud parle de scène, c’est en 1897 pour connoter certaines expériences infantiles traumatisantes organisées en scénarios, en scènes.

En 1918, dans L’homme au loup, il parle de scène originaire ou primitive pour nommer le coït parental. Pour lui, cette scène renvoie au passé ontogénétique et phylogénétique de l’individu. Face à elle, le sujet est sidéré, figé par la rencontre brutale et inarticulée d’une scène et d’un signifiant. C’est la production d’un scénario fantasmatique articulant la scène et son signifiant qui va permettre au sujet de dépasser la sidération psychique, c’est-à-dire le traumatisme. Comme nous le verrons, une des fonctions du processus psychodramatique est de rendre cette tentative de liaison possible.

Dans L’interprétation des rêves, Freud énonce que « les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes, ou mieux le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription des pensées du rêve dans un autre mode d’expression[4] ». Le même principe est à l’œuvre dans le psychodrame : lorsque l’on joue le récit du sujet, on le transcrit dans un mode d’expression différent de celui de son énonciation. Ainsi du récit au jeu, il y a cette transcription. Il est important, dans le psychodrame, de scander ces temps de l’énonciation par une différence spatio-temporelle.

Ainsi, on retrouve dans le psychodrame les processus à l’œuvre dans le travail du rêve.

Tout d’abord, dans le jeu psychodramatique, la condensation est présente car la durée du jeu est en général plus courte que le récit, mais également du fait qu’une personne peut jouer plusieurs personnages.

Ensuite, à partir du texte du patient, le jeu opère des déplacements. Dans le jeu, les analystes ou le sujet peuvent insister sur telle ou telle partie du récit, en occulter une autre, ou encore jouer le contraire de ce qui fut énoncé précédemment.

Autre point, dans le rêve, les images ont valeur de symboles. Or, dans le jeu psychodramatique, la prégnance réelle des corps ne permet pas ces aménagements. C’est ainsi la relation entre les personnages qui devient symbolique. Le jeu permet l’articulation des représentations à des signifiants.

Le dispositif psychodramatique permet donc le passage du récit au jeu et ainsi le passage d’une scène non articulée typiquement traumatique à une articulation signifiante dont le sujet est le produit. Ainsi, le psychodrame peut être identifié à la scène du rêve mettant en œuvre les mêmes procédés. Ils sont tous deux le lieu des articulations de l’inconscient et du travail des signifiants.

Si les notions de « catharsis » et de scène psychique dessinent en quelque sorte la généalogie du psychodrame, il convient à présent d’en raconter l’histoire.

 

B- Histoire du psychodrame

Le psychodrame psychanalytique naît en France dans les années 1940, et résulte de la rencontre de la psychanalyse et du psychodrame morénien.

Pour Moreno, le psychodrame est une « science qui explore la vérité par des méthodes dramatiques[5]». Celui-ci se fonde sur le modèle du théâtre. Pour théoriser le psychodrame, il se réfère à la fois à la théorie de la spontanéité et à la théorie de l’abréaction.

En effet, Moreno cherche à reproduire la « spontanéité créatrice » des enfants au travers de la notion de rôle. Il considère qu’au cours de son développement, l’enfant adopte des rôles successifs dans ses différentes relations d’objets, pour aboutir à la construction de son identité. Moreno reprend cette idée pour l’adapter au psychodrame. Il  permet à l’enfant de développer ses potentialités en lui proposant de les tester, de les essayer.

A Vienne, en 1921, Moreno fonde le théâtre de la spontanéité afin d’induire une abréaction des affects. En d’autres termes, il crée une situation théâtrale non prédéfinie. Chacun des spectateurs peut y participer à sa guise en collaborant à tous les stades de création du scénario ou du jeu. Le directeur de jeu peut intervenir à tous moments en intégrant de nouveaux acteurs ou en inversant les rôles. Par le jeu, le sujet découvre en lui des potentialités et des virtualités insoupçonnées. En permettant de vivre des émotions à travers le jeu de rôles, le sujet prend conscience de ses sentiments. Cette prise de conscience, qui enclenche un effet cathartique, n’est possible que si l’acteur est pleinement spontané.

L’absence de théorisation du psychodrame chez Moreno et la grande liberté proposée par ce cadre sont à l’origine de l’extension et de l’éclectisme des différentes techniques regroupées sous le nom de psychodrame. Quelques questions touchant au psychodrame morénien viennent dévoiler ses limites : on peut se demander si les effets de celui-ci s’inscrivent dans une continuité même lorsque les sujets ne sont plus appuyés par le regard omnipotent du directeur de jeu. On peut également s’interroger sur la prescription de la spontanéité dont l’objectif est de supprimer les mécanismes de défenses et les résistances, sans pour autant les analyser. Cette technique évite ainsi tout travail d’élaboration des conflits psychiques internes du sujet ou de sa problématique de séparation avec les imagos parentaux, central dans les méthodes thérapeutiques d’inspiration psychanalytique.

Sans qu’une influence directe du psychodrame morénien soit tout d’abord identifiable, le psychodrame psychanalytique individuel naît, en France, dans le service du professeur Heuyer vers 1946. Créé par Serge Lebovici accompagné de René Diatkine, Evelyne Kestemberg et Jacqueline Dreyfus-Moreau, il naît, alors que Lebovici avait seulement entendu parler du mot de psychodrame, d’une modification des thérapies que Madeleine Rambert pratiquait à l’aide de marionnettes. Cette anecdote souligne l’importance de la notion de jeu dans la naissance du psychodrame.

 

C- Le jeu psychodramatique

Les psychanalystes d’enfants sont les premiers à avoir introduit le jeu dans la thérapie. Cette notion est au cœur du psychodrame analytique et permet d’en saisir la spécificité. Comme nous le verrons, le jeu est tout d’abord la voie d’accès vers les fantasmes de l’enfant. Il est ensuite le lieu où s’élabore un espace potentiel. Le psychodrame est enfin une pratique groupale dans laquelle les co-thérapeutes jouent un rôle essentiel.

 

1. Modifier la cure type

Chez les enfants, l’apparition du langage dans la cure psychanalytique classique est difficile. Afin de faciliter le langage, les psychanalystes ont été contraints de modifier le protocole de la cure-type. Ainsi, pour pouvoir l’appliquer aux enfants, ceux-ci vont associer le langage à un autre moyen de communication: le jeu. Cette dimension ludique va se retrouver dans le jeu psychodramatique. Ainsi, selon Serge Lebovici, « toute l’organisation de ce qu’en psychanalyse on appelle mécanismes de défenses du Moi se retrouve dans cette activité ludique qui, très vite, prend son double aspect : elle est réellement vécue, elle ne cesse d’être perçue par l’enfant comme fictive. Cette contradiction inhérente à la structure du jeu lui donne toute sa valeur dynamique [6]»

C’est Mélanie Klein qui introduit le jeu comme un matériel susceptible d’interprétation dans le cadre de la situation transférentielle. Les jeux donnent accès aux fantasmes du sujet autour duquel s’instaure une relation transférentielle/contre transférentielle entre l’enfant et l’analyste.

 

2- Entre le pouce et l’ours en peluche…

La spécificité du psychodrame individuel par rapport au jeu thérapeutique tient dans la pluralité des psychodramatistes dont la fonction consiste à tenir le rôle qui leur est attribué par le sujet. Dans ce contexte, la relation transférentielle se trouve diffractée sur le meneur de jeu et les co-thérapeutes. Ces derniers représentent les diverses identifications du sujet, révélant, en fonction du rôle qu’il attribue à tel ou tel psychodramatiste, l’évolution de sa relation transférentielle. Ainsi, le transfert est moins massif que dans une relation thérapeutique duelle.

Ensuite, à partir de la règle du « faire semblant » et du choix d’un personnage, le psychodrame se présente comme un espace intermédiaire entre le monde intérieur de l’enfant et le monde extérieur. Il joue alors le rôle de ce que Winnicott nomme dans  Jeu et réalité, « l ‘espace potentiel »et qu’il définit comme « l’aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a été introjecté[7] ». Le jeu apparaît ainsi comme un médiateur du « je », situé entre le réel et l’imaginaire dans un entre-deux permettant le déploiement d’un jeu fantasmatique. Le jeu est précurseur de l’activité fantasmatique et permet à l’enfant de façonner sa place singulière et sociale, actuelle comme future, via des scenarii fantasmatiques. Il se fait le lieu d’anticipation d’un autre « je » dans le jeu. Et le psychodrame d’apparaître comme une aire intermédiaire favorable à la construction de l’identité de la personne[8].

 

3- Les co-thérapeutes: rôle et fonctions

Comme nous l’avons vu, c’est la capacité à jouer et à prendre un rôle qui représente le facteur stimulant essentiel du psychodrame. Cette activité en apparence ludique introduit une « aire intermédiaire » entre le dedans et le dehors, entre l’analyste et l’analysant. L’attribution d’un rôle est une invitation à entrer dans un personnage qui facilite la spontanéité du sujet. Ainsi, les choix et les hésitations du patient dans la distribution des rôles sont à comprendre comme des révélateurs de ses conflits, de ses identifications, de ses défenses.

Dans le psychodrame individuel, la capacité du patient à jouer un autre personnage que le sien est souvent considérée comme un moment productif de la cure, car il témoigne de l’acquisition d’une sécurité suffisante, et ouvre la voie à une distanciation.

Les co-thérapeutes représentent les diverses identifications du patient, révélant, en fonction du rôle attribué par ce dernier à tel ou tel psychodramatiste, l’évolution de sa relation transférentielle. C’est ainsi que Kestemberg et Jeammet, dans Le psychodrame psychanalytique expliquent, que pour le sujet, « l’évolution de ses choix dans le temps est en effet révélatrice de l’établissement des liens transférentiels et de la distribution des imagos des co-thérapeutes. Leur permanence comme leur changement deviennent alors autant de points de repères de l’évolution de la dynamique transférentielle[9] ».

Le psychodrame analytique est donc un collectif, et ceci à double titre. Activité groupale, il met également en scène une représentation de la psyché en tant qu’elle est une configuration d’instances souvent en conflit. Comme le remarque P. Sullivan lors du colloque « Psychothérapies à l’adolescence » organisé par l’association du centre Etienne Marcel, le 23 Novembre 2007, « le psychodrame, par la multiplication de ses intervenants, reproduit ces conflits d’instances. Les patients s’y opposent dans un premier temps, mais ils sont souvent rapidement séduits par le jeu qui favorise cette intériorisation ». L’adolescent, en particulier, organise un procès des figures internes, des imagos : il juge un parent, il juge un co-thérapeute qui a mal interprété, et ainsi de suite. Le psychodrame permet ainsi au patient « d’habiter le lien de la projection » et non de projeter uniquement ses représentations internes.

Pour conclure, plus qu’un cadre, le psychodrame est un socle conceptuel qui laisse  aux thérapeutes une grande liberté dans leur pratique. Il permet le passage, dans le jeu, de l’expression de comportements manifestes du sujet à la prise de conscience de l’existence de son monde interne. Son objectif est de conduire à la libre association, à l’assouplissement des frontières entre conscient et inconscient, entre le dedans et le dehors, permettant ainsi la familiarisation du sujet avec ses conflits et ses désirs.

 

 


 

[1]. Aristote, Poétique, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

[2]. Nietzsche, F., La naissance de la tragédie, trad. G. Bianquis, Paris, Gallimard, 1962.

[3]. Dans Artaud, A., Le Théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1944.

[4]. Freud, S. (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, revue par D. Berger, Paris, PUF, 1967, p.241.

[5]. Moreno, J.L., Psychothérapie de groupe et psychodrame, trad. A. Ancelin-Schützenberger, Paris, PUF, 2007.

[6]. Lebovici S., (1958) « Bilan de dix ans de psychothérapeutique par le psychodrame chez l’enfant et l’adolescent », La psychiatrie de l’enfant, vol. I, n°1, p. 65.

[7]. Winnicott, D.W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p.8.

[8]. Jean-Marc Dupeu souligne l’importance de cette caractéristique du psychodrame dans le choix des indications. Le dispositif psychodramatique permet d’instaurer avec un patient psychotique ou d’organisation limite une situation rendant possible la mise en jeu d’un transfert qui contourne le risque de la dérive persécutive ( Dupeu, J.M.; L’intérêt du psychodrame analytique. Paris, P.U.F., 2005).

[9]. Kestemberg, E., Jeammet, P., Le psychodrame psychanalytique. Que sais-je? P.U.F.. 1987, p.37.

La résilience ou « l’enfant pissenlit ».

Cet article est issu d’un mémoire de fin d’étude d’éducateur spécialisé rédigé par Alexandra Joly. Il présente la place du concept de résilience dans le travail de l’éducateur.

Les enfants se retrouvant en foyer ont eu un parcours de vie souvent difficile, et ce, pour de multiples raisons. Ils ont pu parfois vivre des événements traumatisants. Les éducateurs doivent prendre en compte ce passé pour diriger leurs actions et relations éducatives.
Néanmoins, il ne faut pas se focaliser sur l’évènement traumatisant de l’enfant, car cela peut être très stigmatisant et serait ne pas prendre en compte la personne de façon inconditionnelle. « Quand les blessés de l’âme vivent dans une culture pétrifiée qui les juge d’un seul regard et n’en change plus, ils deviennent victimes une deuxième fois ».
La résilience est, me semble t-il, une des références essentielles du travail de l’éducateur. C’est-à-dire, faire en sorte que l’enfant continu à grandir, à se construire et s’inscrire socialement comme une personne lambda, malgré les traumatismes qu’il aurait pu vivre.
La résilience est le processus qui permet de résister à un traumatisme et/ou de se reconstruire après lui. (La résilience).
Les Norvégiens utilisent parfois l’expression loevetannbarn, « l’enfant pissenlit ». En effet, cette plante pousse partout, y compris dans des conditions extrêmes. Et par ses semences qui flottent dans l’air, elle symbolise bien l’effet positif que les résilients peuvent avoir sur leur entourage. Je trouve que cette métaphore convient très bien à Maya qui, malgré un vécu traumatisant, a d’une façon générale une joie de vivre et un regard positif sur la vie.
Facteurs de résilience:
Joseph Rouzel dans un de ses articles, critique le concept de résilience en avertissant qu’il ne s’agit pas d’une simple volonté personnelle ; qu’il suffirait de le vouloir pour s’en sortir.
Dans « le bonheur est toujours possible », J. Lecomte et S.Vanistendael expliquent bien que de nombreux facteurs externes sont nécessaires pour permettre la résilience : l’amour, l’amitié, l’humour, la découverte d’un sens à la vie, l’estime de soi, le projet, l’acceptation, nombreux sont les facteurs aidant à la résilience.
Toutefois, ce qui est valable pour l’un ne fonctionnera par pour l’autre. Ces deux auteurs reprennent certaines idées de Cyrulnik comme la nécessité d’une aide extérieure et notamment la rencontre avec un tiers, que Cyrulnik nommera « tuteur de résilience ». Ce dernier aidant pour que s’opère le travail de dépassement du traumatisme. De part sa mission, l’éducateur est tout désigné pour être investi par l’Autre comme possible tuteur de résilience. D’après, Lecomte, un des facteurs essentiels de la résilience est l’acceptation d’autrui qui peut se montrer par le temps que l’on accorde à la personne. « Donner du temps à l’autre c’est reconnaître qu’il existe, c’est lui accorder de l’importance, c’est finalement donner un peu de sa propre vie. ».

Sur le suicide au travail II

Vous pouvez consulter la première partie de cet article ici.

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Le discours du patronat

Le discours des instances patronales concernant les suicides perpétrés sur les lieux de travail privilégie les approches individualistes du suicide qui se focalisent sur les fragilités individuelles. Ainsi, la causalité est à chaque fois attribuée aux difficultés familiales et personnelles des victimes, sans jamais engager la responsabilité de l’organisation du travail dans la survenue des décompensations et actes suicidaires. De la malheureuse phrase de M.Lombard (PDG de France Télécom) à propos de la « mode des suicides », aux discours que l’on entend quotidiennement concernant la fragilité de ceux qui se suicident, il semble qu’à chaque  fois la hiérarchie élude son implication dans les décès. Le lien entre les modes de management et les nouvelles formes d’organisation du travail et les suicides qui apparaissent sur le lieu de travail n’est jamais fait.

La question des medias

On l’a déjà dit au début de cet article, les medias ont fait une place considérable à la question de la souffrance au travail et notamment au thème du suicide au cours des derniers mois (il en était temps!). Bien entendu il est d’une importance cruciale de porter cette question au sein de l’espace public, de façon à ce que puisse s’engager le débat sur la souffrance et ses causes dans le monde du travail. Effectivement, il me semble qu’il est important de divulguer et de laisser s’affronter les diverses thèses scientifiques qui s’opposent sur la question au sein d’un espace élargi qui ne se résume pas uniquement aux milieux de spécialistes.

Néanmoins, on peut se demander s’il  n’existe pas un risque réel de provoquer, par cette médiatisation du phénomène des suicides, un effet « déclencheur » ou facilitateur, qui pourrait provoquer une nouvelle vague de suicides (au cas où il serait légitime de parler de « vague » de suicides)? Serait-on, par la divulgation et par le débat public, à l’origine de nouveaux décès (et cela sans préjuger par ailleurs de la nécessité de ce débat)?

Donald Winnicott. La préoccupation maternelle primaire

Cet article est issu d’un mémoire de fin d’étude d’éducateur spécialisé, rédigé par Alexandra Joly.

Picasso. Mere et enfant 1921-1922.
Picasso. Mere et enfant 1921-1922.

Donald Winnicott a abordé, dans l’ensemble de ses ouvrages, le thème de l’interaction entre l’individu et l’environnement, principalement avec sa mère.

Dans Le bébé et sa mère[1], D. Winnicott attribue une grande importance à la mère et sa fonction maternante. Il explique les processus qui interviennent au début de la vie du nourrisson et souligne l’unité qui lie le bébé à sa mère dans les premiers mois de sa vie. Le bébé a le sentiment de ne faire qu’un avec sa mère.
La mère a des compétences innées et développe une intuition concernant les besoins et les désirs de son enfant. L’essentiel des pensées maternelles va au confort du nouveau-né. C’est ce que l’auteur appelle « la préoccupation maternelle primaire ». Il s’agit pour la maman de s’adapter à la vie avec un enfant et d’adapter celui-ci au monde nouveau qu’il découvre à travers elle.
Dans leur relation duelle, un processus se met en place : la mère s’identifie à son enfant (en restant adulte) et le bébé s’identifie à sa mère. C’est ce que l’auteur nomme : l’identification primaire. Pour l’auteur, c’est lors de ce moment que tout commence, et que le mot être (ou exister) prend sens.

La mère a également un rôle fondamental concernant l’existence psychosomatique de son bébé. En effet, il ne peut se développer correctement sans la présence d’un être humain qui participe au Holding et au Handling :
– le Holding ; qui est l’art de porter physiquement et psychiquement le bébé.
– le Handling ; qui est la manière d’être concrètement en contact avec le bébé, dans les soins très fin du maternage.
– l’Object Présenting ; renvoi à la manière dont la mère propose le monde à l’enfant. C’est la capacité de la mère à mettre à disposition de l’enfant l’objet, pour lui permettre d’avoir l’impression de l’avoir crée.

D. Winnicott ajoute « si on part du principe que la mère est en bonne santé psychique (et que tout se passe bien) elle établit aussi les bases de la force de caractère et de la richesse de la personnalité [2] »

Par la suite, l’enfant pourra progressivement ressentir et affirmer son autonomie, grâce aux processus de maturation dont il a hérité.
La relation privilégiée que le bébé a avec sa mère est donc fondamentale pour son bon développement et processus de maturation.
L’auteur précise que, même s’il concentre essentiellement son discours sur les bébés et la manière dont les mères s’en occupent, cela n’exclue pas les enfants un peu plus âgés. Ils n’auront pas besoin des soins d’un nouveau-né mais parfois, l’enfant plus grand, redevient bébé pendant quelques minutes ou quelques heures. Par exemple, un enfant tombe, sous le choc il se met à pleurer et se dirige vers sa mère. Celle-ci le prend instinctivement dans ses bras, de façon calme et vivante à la fois, pour le consoler. Puis, une fois les larmes séchées, l’enfant découvre sa mère, qui par la suite le pose à terre tout naturellement.
Cet exemple illustre le fait que l’enfant, même plus âgé, aura toujours besoin de soins et d’attention que l’on retrouve dans la relation primaire, pour qu’il puisse se sentir en sécurité et continuer à avancer.

Alexandra Joly

1. D. Winnicott, Le bébé et sa mère, Payo, 1992
2. Ibid, p 45

Mis en page par Vincent Joly

Psy à Paris pour enfants et ados

Les pathologies du groupe : la perversité.

« Ecrire sur le pervers narcissique et considérer

cette forme de perversion indissociable des groupes

où elle se manifeste nous a paru exiger une écriture

qui soit autre que celle d’un sujet singulier[1] »

 

  

 

 

Depuis le dernier quart du XXe siècle, l’étude des fonctionnements groupaux renouvelle la clinique. C’est ainsi le cas de la notion de perversion narcissique dont la relecture contemporaine doit beaucoup à la réflexion sur les groupes. En effet, la perversion narcissique est aujourd’hui définie comme une pathologie du lien. Toutefois, comme nous le verrons, ce champ d’investigation nouveau nous force à nous interroger sur les fondements du discours psychanalytique. La perversion narcissique impose de penser la pathologie autrement, à travers la question du lien et l’étude de la groupalité, mais également – et ce sera ici notre propos – de la dire autrement.

 

En préambule, il convient de distinguer la perversité (narcissique) et la peversion (sexuelle), car ces deux notions ne s’inscrivent pas dans les mêmes paradigmes. Pour le dire en quelques mots, la perversion renvoie au modèle freudien et s’interprète en référence à la seconde topique quant la perversité narcissique renvoie aux réflexions sur les problématiques narcissico-objectales[2]. La psychanalyse que J.P.Vidal nomme « orthodoxe » refuse de parler de perversion narcissique ou de perversion morale notamment parce qu’elle estime que la réflexion sur la perversité excède le champ de la psychanalyse[3]. Ainsi l’article de J.P. Vidal (« De la perversion narcissique », de Jean-Pierre Vidal, in Edith Lecourt, Modernité du groupe dans clinique) prend position au sein d’un débat ouvert depuis maintenant plusieurs dizaines d’années sur le statut de la perversion narcissique. Comme nous allons le voir, il ouvre une réflexion sur la spécificité de la perversité mais également sur la manière d’écrire ce trouble, car peut-on parler d’une pathologie de l’interpsychique avec les mots décrivant les pathologies de l’intrapsychique ?

Nous étudierons tout d’abord ce que J.P. Vidal dit de la perversité puis nous étudierons le sens de ses choix d’écriture.

 

"Ecriture", toile de J.Handzisch 

 

Pour commencer, J.P. Vidal relève la nouveauté de la notion de perversité narcissique. Après avoir souligné le peu de place qui est fait dans la psychanalyse traditionnelle à la notion de perversion narcissique il en constate la valeur pratique. Selon lui, « ce concept si discutable sur le plan théorique, s’avère cliniquement très fécond » (p.71), notamment en ce qui concerne l’étude des groupes et des familles. J.P.Vidal souligne dès l’ouverture de son article combien la notion de perversion doit aux nouvelles formes de thérapies. En effet, la perversion ne se rencontre pas ou presque dans les cabinets de psychanalyse. Selon lui, « son expression apparaît dans le champs social ; le groupe s’avère le lieu privilégié où se déploient les attaques perverses et fait désormais partie de l’expérience banale du « psychanalyste sans divan » » (P.73).

            Après avoir décrit l’horizon pratique et théorique dans lequel s’inscrit la notion de perversion, J.P.Vidal s’interroge : « Qu’est-ce que la perversion narcissique ? ». La formule de la question annonce déjà le contenu de sa réponse. Il ne s’agit pas tant pour l’auteur de donner une définition de la perversion que de fournir les éléments d’une description de cette pathologie. Elle se caractérise notamment par « le besoin et le plaisir prévalents de se faire valoir soi-même aux dépends d’autrui » (p.74). J.P. Vidal souligne toutefois que la notion de perversion, plus qu’un trouble spécifique, désigne un éventail de comportements. Reprenant les propos de Racamier, il écrit : « il va de soi que divers plans ou divers échelons sont à distinguer au sein de la perversion narcissique » (p.75). Et l’auteur de décrire la multiplicité des formes prises par la perversité, du « moment » pervers à la « folie narcissique » (p.76).

Ensuite, J.P. Vidal souligne qu’une des caractéristiques principales de la perversion narcissique est sa dimension relationnelle ou groupale. Comme il l’écrit, « ce qu’on nomme le pervers narcissique nous inscrit d’emblée, selon Racamier, dans une topique interactive ».

L’auteur va alors, dans une réflexion qui se construit par glissements de sens, développer la notion de « noyautage » pervers. Citant Racamier, il écrit : « le noyau est avant tout un mode de fonctionnement entre les personnes au sein d’une famille ou d’un groupe » (p.79). Vidal décrit alors comment le pervers ne peut exister que grâce à la participation inconsciente d’autres membres d’un groupe ou d’une famille. Selon lui, «  pas de pervers narcissique sans associé » (p.82).

            Les dernières pages de l’article de J.P.Vidal témoignent d’un  déport et d’un élargissement de sa réflexion conduisant à une interrogation sur la modernité de la perversité et sur les fondements sociaux et philosophiques de son existence. J.P. Vidal commence par s’interroger sur les évolutions sociétales ayant conduit à la multiplication des comportements pervers dans nos sociétés. Reprenant la réflexion d’Hirigoyen il écrit : « le contexte socioculturel actuel permet à la perversion de se développer parce qu’elle y est tolérée ». Ainsi l’expression de la perversion a quelque chose à voir avec l’évolution des formes de travail et des contraintes économiques. Reprenant les propos de C.Dejours, il fait l’hypothèse que « depuis 1980 [..] toute la société […] se serait transformée qualitativement, au point de ne plus avoir les mêmes réactions que naguère » (p.85). L’évolution des formes de travail et des pratiques manageriales ont conduit à l’atténuation des réactions sociales à la souffrance. Cette évolution peut être pensée comme le terreau des manifestations perverses.

A la fin de l’article, un changement s’opère dans le choix des « voix » (pour reprendre le terme de J.P.Vidal[4]) que l’auteur convoque pour construire son propos. Précédemment, les citations renvoyaient préférentiellement au champ de la psychanalyse. A présent, l’auteur étaye son propos sur les réflexions de philosophes, d’historiens et de sociologues[5]. Le discours sur la perversion vient aussi effleurer une réflexion éthique et philosophique sur la morale et sur les fondements de notre vivre ensemble. J.P. Vidal explique, par exemple, que « l’idéologisation de la Raison consiste à faire de celle-ci le seul guide des actions humaines, ce qui revient à soumettre ses choix aux règles de l’arithmétique[…]. C’est le point de vue « conséquentialiste » (la fin justifie les moyens) ou celui de la « théorie du choix rationnel » (p.90). Comme on le voit, dans cette citation, l’auteur prend position dans un débat philosophique opposant la pensée d’un Machiavel, par exemple, et celle d’un Immanuel Kant.

Le glissement de sens opéré par J.P.Vidal nécessite alors que soit reposée la question qu’il avait formulée en débutant son article : la psychanalyse peut-elle tenir un discours sur la « perversion morale » qui soit encore un discours analytique ? En effet, pour Chemana, « les efforts de certains auteurs pour élaborer un tableau exhaustif d’un « sujet pervers » sont peu convaincants voire analytiquement discutables »[6]. La question est alors celle de la légitimité du discours portant sur la perversion narcissique. A-t-on le droit de figer des éléments d’une pensée morale dans un discours qui est celui du savoir (en ce sens que le discours psychanalytique est un discours de savoir) ? Si oui, quel sujet peut tenir ce discours sans qu’il s’apparente à un discours fort, à une justification théorique d’un choix éthique personnel ? Cette difficulté pose la question du « je » énonçant la parole morale, de l’origine du discours.

 

 

 

 

Une étude de la forme du texte et du sens que l’on peut lui donner permet, nous semble-t-il, de répondre, pour une part, à cette difficulté. C’est en effet, le choix de J.P.Vidal que de souligner la spécificité formelle de son article. Il commence ainsi son article en soulignant « qu’écrire sur le pervers narcissique et considérer cette forme de perversion indissociable des groupes où elle se manifeste [lui] a paru exiger une écriture qui soit autre que celle d’un sujet singulier ». Il convient, nous semble-t-il, d’étudier cette écriture autre pour comprendre la cohérence du propos de J.P. Vidal.

 

Dans son article, J.P.Vidal cite et juxtapose à de nombreuses reprises les propos des auteurs sans les introduire par une phrase (page 80 par exemple). Les pensées des différents auteurs sont alors juxtaposées sans qu’elles s’intègrent dans le discours de l’énonciateur. J.P. Vidal parle dans son incipit de « maillage polyphonique », d’ « exposé à plusieurs voix » pour définir son article. Il nous semble que l’on peut interpréter le recours à ce procédé comme un moyen de dépasser les difficultés que nous avons soulevées précédemment. En effet, le recours à une juxtaposition de citations a été étudié par les critiques littéraires de la seconde moitié du XXe siècle[7]. Ils ont montré que ce recours permettait de laisser une plus grande liberté au lecteur, l’auteur s’effaçant pour laisser l’interprétation de son texte à celui-ci. Le lecteur recompose alors l’intertexte qui lui est offert par le scripteur[8] en pensant les liens pouvant unir le tissu de citation qui lui est offert. Ce procédé prend tout son sens dans cet article. En effet, la réflexion sur la perversion narcissique n’aboutit pas à une vérité assénée par un auteur mais à une pensée co-construite par le lecteur et l’auteur. Ainsi la prise de position morale qui sous-tend le discours de J.P.Vidal n’est pas affirmée par un énonciateur omnipotent mais acceptée, choisie , pensée, construite par chacun des lecteurs. Par exemple, lorsque J.P.Vidal cite les différents philosophes c’est telle pensée plutôt que telle autre qui me saisit. Un lecteur va par exemple être frappé par la réflexion de Deleuze sur l’altruicisme en délaissant les pensées rousseauistes sur la nature de l’homme. L’auteur de l’article lui laisse le choix des soubassements philosophiques me permettant de penser la perversion narcissique car ses citations ne sont pas assujetties à un argumentaire. Elles sont données presque telles quelles comme les éléments d’un patchwork.

Ainsi, la question du lien permet d’expliquer pourquoi la perversion narcissique, pathologie du groupe, a nécessité une autre forme d’écriture. En effet, au lien détruit par le pervers répond comme en échos le lien construit par le lecteur[9].

Seconde spécificité formelle qui nous semble important de relever, J.P.Vidal montre la perversion à travers des énumérations d’adjectifs plus qu’il ne la fige dans une définition. Il constate, ainsi, l’existence de pervers « que Racamier qualifie de pervers « invétéré », « accompli », « forcené », « authentique », « abouti », « proprement dit », « par vocation » » (p.75). Comme on le voit dans cet exemple, l’auteur ne donne pas une définition précise de la perversion narcissique : il l’approche à travers une série de termes qui ne semblent jamais suffisants pour décrire cette pathologie, comme si sa singularité ne se trouvait pas dans un seul de ces mots mais en un point qui les relierait tous. Cette volonté de ne pas figer la perversion narcissique s’explique par la spécificité de cette pathologie. En effet, comme nous l’avons vu, il s’agit d’une notion qui fait et doit faire question car elle excède le champ de la psychanalyse. Il y a quelque chose dans sa définition qui touche à la question du lien, du vivre ensemble et de la morale et qui excède le discours psychanalytique. Ce surplus, qui ne saurait être réduit par les mots de la psychanalyse, empêche le discours de se fixer sur une définition et remet sans cesse en mouvement la chaîne de signifiants ; de là la forme si particulière de l’écriture de J.P.Vidal.

 

 

Pour conclure, en réinterrogeant la clinique, l’étude du groupe interroge plus généralement le discours psychanalytique. Dans cet article, la réflexion sur la perversion narcissique pose la question de l’origine du discours analytique. Il apparaît que pour J.P. Vidal un discours ne peut être tenu sur la perversion narcissique que s’il est offert au lecteur. C’est à ce dernier qu’est laissé le soin de tisser les liens entre les voix des auteurs qui dialoguent dans le texte et entre les éléments d’une définition jamais fixée. En ce sens, les choix d’écriture de J.P.Vidal témoignent « d’une pensée vivante ayant échappé à ce qui spécifie la prédation essentielle de la « pensée perverse » : détruire tout ce qui fait lien, empêcher de penser, laisser sans voix » (p.70). Ainsi, dans l’écriture de J.P.Viadal, les liens qui permettent de penser cette pathologie en groupe ne sont-ils pas déjà tissés mais font appel à la sagacité du lecteur. La réflexion sur la perversion narcissique est alors le produit de ce groupe a minima qu’est le couple auteur/lecteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] J.P. Vidal, « De la perversion narcissique », in Edith Lecourt, Modernité du groupe dans clinique psychanalytique, Erès, 2007, p.69.

[2] On peut citer notamment les noms d’O.Kernberg, aux Etats-Unis, qui le premier distingua les pathologies limites des pathologies narcissiques auxquelles appartient la perversion narcissique (O.Kerneberg, La Personnalité narcissique (1975), Dunod, 1997). En France, on pense aux travaux d’A.Green et plus récemment de P.-C. Racamier (« De la perversion narcissique » (1985), Gruppo, 3, 1987, p.11-27).

[3] J.P. Vidal souligne que « la psychanalyse que l’on pourrait qualifier d’ »orthodoxe » ( ?) répugne à reconnaître l’existence d’une perversion qualifiée de « narcissique » qui relèverait plus d’une perversité morale que d’une perversion de la sexualité » (p. 71).

[4] J.P. Vidal parle d’ « exposé à plusieurs voix » pour définir son article.

[5] On relèvera notamment les noms de Rousseau, Deleuze, Fukuyama, Finkielkraut, Simone Weil, Primo Levi et Koestler.

[6] Chemana cité par J.P. Vidal (p.71) : Chemana, R., Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1993, p.202.

[7] Voir à ce propos : Compagnon, A., La Seconde main, ou le travail de la citation, Seuil, 1979.

[8] La notion de scripteur (simple écrivant) qui s’oppose à la notion d’auteur(père d’une œuvre et d’une pensée) a été développée par U.Eco (cf. Eco, U., Lector in fabula, le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, Grasset, 1985).

[9] Comme l’écrit J.P.Vidal, « ce maillage témoigne […] d’une pensée vivante ayant échappé à ce qui spécifie la prédation essentielle de la « pensée perverse » : détruire tout ce qui fait lien, empêcher de penser, laisser sans voix » (p.70).


Georges Politzer et les fondements de la psychologie

Georges Politzer, né en 1903 en Hongrie et émigré en France à l’âge de 17 ans, a été non seulement un des critiques les plus redoutés du capitalisme de son époque comme l’auteur d’une tentative audacieuse de refondation de la psychologie en tant que science, pour la sortir de son ère « mythologique et préscientifique ». Ainsi, il cherche à poser les bases d’une véritable psychologie matérialiste, s’appuyant sur l’oeuvre de Marx et Engels. Il appèlera cette nouvelle discipline la psychologie concrète, science qui constitue comme son objet le drame. En instaurant les évènements de la vie humaine comme l’objet d’étude de la psychologie, il souhaite dépasser l’âge préscientifique de celle-ci, idéaliste et abstraite, sans pour autant la réduire à un simple organiciscme. Par ailleurs, Politzer récusera l’hypothèse de l’inconscient sans pour autant afirmer l’exclusivité de la conscience.

Sa tentative de refonder la psychologie ne put aboutir à cause d’insuffisances méthodologiques, mais ses ouvrages restent d’une importance cruciale pour penser l’objet et la méthode de la psychologie dans le champ des sciences humaines.

Politzer meurt fusillé par les Allemands en 1942.

Je vous laisse ici quelques citations issues d’un de ses ouvrages majeurs, Les Fondements de la Psychologie:

« (…) Nous nous sentons entourés de personnes et non de structures physicochimiques, et ce n’est que grâce à un effort d’abstraction, que je puis voir dans mes amis par exemple, des collections de planches d’anatomie. Cette vie humaine constitue (pour la désigner d’un terme commode dont nous retenons que la signification scénique) un drame.

Il est inconstestable que c’est dans le drame que nous place d’abord notre expérience quotidienne. Les évènements qui nous arrivent sont des évènements dramatiques; nous jouons tel ou tel « rôle », etc. La vision que nous avons de nous mêmes est une vision dramatique: nous nous savons avoir été l’acteur ou le témoin de telles ou telles scènes ou actions; »

« (…)la psychologie est idéaliste alors qu’elle devrait être matérialiste, ou, si l’on aime mieux, que ce sont les idéalistes qui voudraient faire oeuvre de matérialisme: la psychologie ne saurait devenir une science qu’en renonçant à l’idéalisme, alors que les psychologues actuels sont incapables d’y renoncer.

(…)Il en est ainsi naturellement parce que les psychologues sont liés par leurs origines, comme par leurs traditions, par toute leur activité publique, privée et personnelle à l’idéologie bourgeoise. Voilà pourquoi ils n’aperçoivent que ces formes du matérialisme qui étant incomplètes, sont officiellement autorisées: le matérialisme de la physiologie et de la médecine. »

Duarte Rolo

Références:

– Politzer G., Les Fondements de la Psychologie, Éditions Sociales.

– Molinier P., Les Enjeux Psychiques du Travail, Payot.

Wilfred Bion: une théorie de la pensée. “appareil pour penser les pensées”.

Voici une présentation du concept d’appareil pour penser les pensées développé par Wilfred Bion. Il s’agit d’un concept central dans sa théorie mais qui reste difficile à appréhender.

Une théorie de la pensée: “appareil pour penser les pensées”. Modèle contenant-contenu et interaction dynamique entre les positions paranoïde-schizoïde et dépressive


2.1.Transformation et frustration

Selon Bion, les pensées prééxistent la capacité de penser. Au départ elles sont uniquement des impressions sensorielles ou vivances émotionnelles très primitives (“protopensées”). Dans le mot pensée Bion inclut les préconceptions, les conceptions, les pensées et les concepts.
Une préconception (expectative innée du sein) se conjugue avec une réalisation (expérience réelle du sein) et de cette rencontre naît la conception. Lorsque la préconception rencontre une frustration ou non-réalisation, cet épisode peut être à l’origine de la pensée proprement dite. Face à la frustration, la personnalité peut se soustraire par l’expulsion d’éléments beta ou la modifier, en produisant des éléments alpha et des pensées. La capacité de penser dépendra alors de la capacité de l’enfant à tolérer la frustration. Dans le cas où l’enfant résiste à la frustration, l’expérience de non-sein devient une pensée et alors se développe un appareil pour penser les pensées.
Selon Bion, tous les objets nécessaires sont des mauvais objets, puisqu’on en dépend.

2.2.Modèle contenant-contenu
La mère ne dispense pas uniquement l’aliment, elle sert également de contenant pour tous les sentiments de déplaisir du nourrisson. Elle fonctionne comme un contenant des sensations du nourrisson et par sa maturité psychique, elle fait que la faim devienne satisfaction, la souffrance plaisir, la sollitude une compagnie et la peur de mourrir tranquilité. Cette capacité de la mère à acceuillir les projections du bébé Bion l’appelle capacité de rêverie.

2.3. Le penser

Le penser désigne deux processus différents: il y a un “penser” qui engendre les pensées et un autre “penser” qui consiste à employer les pensées épistémologiquement prééxistantes. Pour que les deux fonctionnent il faut un appareil à penser les pensées.
Deux mécanismes entrent en jeu dans la formation de cet appareil:
– une relation dynamique entre quelque chose qu’on projette, un contenu ♂ et un objet qui le contient, le contenant♀.
– Une relation dynamique entre les positions paranoïde-schizoïde et dépressive (PS <=> D).

Ainsi, pour Bion, le développement des pensées dépend de facteurs innés (capacité ou non de supporter la frustration) et de facteurs de l’entourage (capacité de réverie de la mère).

Duarte Rolo

Références:

Introduction aux idées psychanalytiques de Bion, Grinberg L., Sor D., Tabak de Bianchedi E.

Les autres articles sur Wilfred Bion:

1. Présentation de la pensée de Bion : la place de l’autre.

2. Bion : une théorie de la pensée. « appareil pour penser les pensées ».

3. La symbolisation : Bion, Winnicott, Rousillon.