Controverse autour du test de Rorschach sur wikipedia

Ecrire un article sur wikipedia n’est parfois pas de tout repos. Preuve en est le débat qui a secoué il y a quelque temps le monde des wikipediens anglophones autour de la publication des planches du Rorschach.

Rorschach

 

Une polémique assez rude (et qui dure depuis 2007) a eu lieu après que les planches du Rorschach et les réponses usuelles aient été publiées sur wikipedia. Certains utilisateurs ont alors craint que le test soit faussé par cet article. De plus, la question se posait de savoir si les photos étaient ou non sous copyright.

Je trouve que cette anecdote souligne l’influence grandissante de wikipedia.

—–

Pour le reste je ne résiste pas au plaisir de reproduire une partie des débats ayant eu lieu sur wikipedia cf. article de libération à ce sujet):

Faustian : Changé l’image
- 190.31.147.245 : Remis l’image précédente car elle était de meilleure qualité que celle de Faustian
- Faustian : Remis une version de l’image moins controversée
- 190.31.151.46 : Restauré l’image car elle ne viole AUCUN copyright
- Faustian : Remis l’image, la controverse ne se limite pas au copyright
- 190.31.151.46 : Restauré l’image puisqu’elle n’est controversée que pour une minorité très restreinte (les psychologues)
- Faustian : Remis l’autre image, la précédente n’est pas controversée que pour une « minorité restreinte »
- Faustian : Remis l’image
- 200.117.209.82 : Restauré la version précédente
- Faustian : Remis l’image
- 200.117.209.82 : Restauré la version précédente
- Faustian : Remis l’image
- 200.117.209.82 : Restauré la version précédente
- (…)

En juin 2007, ça empire : le problème n’est plus le choix de l’image affichée, mais sa suppression.

- Monnicat : Image supprimée : ceci est confidentiel et ne doit pas être publié sur un forum public
- Halo : revert – remis l’image
- Monnicat : Image supprimée
- Halo : revert – on ne censure PAS Wikipédia

Février 2008 : l’image est présente dans l’article, mais les contributeurs se disputent sur la nécessité de la cacher, ainsi que sa légende sur les interprétations les plus courantes, dans une “boîte déroulante”. C’est de plus en plus compliqué. Même les protagonistes s’embrouillent.

- Fredrick day : aucun consensus ne va dans le sens de masquer cette image, donc il est malvenu d’utiliser cet argument
- Faustian : revert – le consensus a été atteint il y a longtemps, mais la discussion n’est toujours pas terminée, prière d’attendre avant de faire des changements radicaux
- Fredrick day : tu es de facto en train de “délivrer un avis médical” avec cette légende et c’est contre notre politique dans les articles
- Fredrick day : en fait je crois que c’est faux, je vais me reverter moi-même et suivre le débat en page de discussion et attendre que la communauté prenne une décision

Février 2009, la tension monte.

- 99.149.85.47 : La publication de la carte 1 viole le code éthique de l’APA [American Psychological Association, ndlr] qui a valeur de loi en Californie
- Discospinster : Annulation des modifications de 99.149.85.47
- 99.149.85.47 : La dissémination publique de matériel médical professionnel revient à pratiquer la psychiatrie sans diplôme et est une violation de l’APA
- Discospinster : Annulation des modifications de 99.149.85.47
- 99.149.85.47 : La diffusion publique de cette image est une violation inexcusable du code éthique de l’APA qui est soutenu par de multiples lois d’État
- Discospinster : Annulation des modifications de 99.149.85.47
- 99.149.85.47 : Placer cette image sur Wikipédia traduit un mépris flagrant de l’éthique des professions de la Psychologie et devrait être considéré comme une divulgation de matériel médical et légal protégé
- Discospinster : Annulation des modifications de 99.149.85.47
- 99.149.85.47 : Spinster, te sentiras-tu mieux quand un enfant ou un ado sera mal diagnostiqué et mal médicamenté après avoir été exposé aux tests utilisés dans des examens cliniques ? Vois avec ta conscience.

——-

Le récit de la controverse apparaît aujourd’hui sur la page française de wikipedia à propos du Rorschach (ce qui est une sorte de consécration pour un débat interne) :

« Selon les praticiens, il est nécessaire que les patients n’aient jamais vu les planches du test avant d’y être soumis ; pour cette raison, les éditeurs du test et les praticiens ont longtemps tenté de garder ces planches confidentielles. Les planches étant dans le domaine public[12], elles ont néanmoins été diffusées publiquement. En particulier, la publication sur la version anglophone de l’encyclopédie Wikipédia en juin 2009 des dix planches originales, accompagnées de certains commentaires d’interprétation, a provoqué une controverse sur la validité future du test dans l’éventualité où un individu aurait pu s’y préparer en consultant la page wikipédia[13],[14]« .

 ————————-

A lire également sur Paradoxa:

Art et test du Rorschach

Pour aller plus loin:

– Page wikipedia sur le test du Rorschach en français et en anglais.

Page française de discussion autour de l’article sur le Rorschach.

– Site de la société du Rorschach.

– Très bonne série d’articles sur le fonctionnement de wikipedia.

Le test de Turing bientôt réussi? IA et inhumanité.

En Octobre dernier, le test de Turing a bien failli être réussi.

« Le test de Turing? Connais pas! » s’exclament nos lecteurs non geeks et pas très fans de technologie. Eh bien, le test de Turing, du nom du mathématicien Alan Turing, est une proposition de test d’intelligence artificielle. Décrit par ce dernier en 1950 dans sa publication « Computing machinery and intelligence », ce test consiste à mettre en confrontation verbale un humain avec un ordinateur et un autre humain, lors d’un test en aveugle. Si l’homme qui engage les conversations n’est pas capable de dire qui est l’ordinateur et qui est l’autre homme, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a passé  le test avec succès (source : wikipedia).

Depuis 1990, le prix Loebner, reprenant le principe du test de Turing, promet une récompense de 100.000 dollards au premier programme capable de réussir le test. Si la machine réussi à tromper 30% de ses interlocuteurs après un tchat de 5minutes, le test sera considéré comme réussi. Cette année, le prix est revenu au programme Elbot qui a réussi à tromper trois des douze juges pour une réussite de 25 %, pas si loin du seuil du test de Turing (pour en savoir plus voir l’article de Libération à ce sujet). Le jour où l’on ne pourra plus distinguer l’humain de la machine semble donc approcher à grands pas, d’autant que d’autres candidats sont déjà dans les cartons.

Si une petite discussion (en anglais) avec le vainqueur vous intéresse, c’est ici qu’il habite. 

Elbot, un terminator qui ne paie pas de mine
Elbot, un cousin de terminator qui ne paie pas de mine.

La réussite à venir du test de Turing, tel qu’il est mis en place par le prix Loebner, ouvre sur quantité de questions. Elle met le doigt sur notre participation à un processus dont les enjeux nous dépassent tant il est difficile d’y discerner ce qui renvoie au fantasme de ce qui renvoie à l’évolution objective de la science. Pour s’en persuader, il n’est qu’à lire les commentaires à l’article de Libération qui, pour la plupart, peuvent être résumés dans la formule suivante : »bof, j’en ai rien à foutre, de toute façon mon PC a planté ce matin ». Pourtant, la question de l’intelligence artificielle, de son poids dans nos existences et du miroir qu’elle nous renvoie, risque de devenir, à moyen-termes, un enjeu de société.

Sans pouvoir aucunement faire le tour de la question, j’aimerais relever quelques points soulevés par cette nouvelle et inspirés d’un excellent article rédigé par Vincent Fleury, chercheur à l’université de Rennes (voir le lien pdf sur la page suivante).

Tout d’abord, la question de l’intelligence artificielle pose la question de note propre humanité. S’interroger sur ce qui nous sépare de la machine revient à nous interroger sur ce qui définit l’Homme.

Ensuite, il convient de remarquer que le test de Turing a été créé dans les années cinquantes et est fortement influencé par le behaviorisme. L’humain y est réduit à ses manifestations extérieures : celui qui se comporte comme un humain est un humain. De ce point de vue, un automate ne peut être défini comme tel que parce qu’il est un mauvais automate. Nul arrière-monde, nul inconscient dans cette vision de l’Homme (mais après tout pourquoi pas?).

Enfin, Vincent Fleury souligne dans son article qu’Allan Turing était homosexuel. Condamné deux ans après la publication de son article, il préféra se donner la mort plutôt qu’accepter un traitement chimique permettant de corriger sa « déviance ». Le secret, la peur de la police étaient donc au coeur de son existence. Or le test de Turing reprend la procédure de l’interrogatoire policier. Le « juge » doit découvrir la véritable identité de la machine qui a pour seul objectif de la cacher. De plus, le test inventé par le mathématicien a d’abord été un test portant sur l’identité sexuelle. L’interrogateur devait découvrir si la personne à qui il parlait était un homme ou une femme, les deux sujets s’efforçant de masquer leur véritable identité. La question que l’on peut se poser est donc celle de l’humanité du test de Turing lui-même (cf. vidéo ci-dessous). On remarque également que l’interrogation sur l’indifférenciation renvoie originellement à une interrogation sur l’indifférenciation homme-femme, et j’avoue que je ne sais pas trop quoi en penser.

 

Pour finir, le test de Voight Kampff, mythique instrument inventé par l’écrivain de science fiction Philip Kindred Dick, est peut-être pour demain. Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, voici donc un extrait de Blade Runner dans lequel le héros administre le test VK pour tenter de démasquer un « réplicant ». Il est à noter (et j’espère pouvoir un jour écrire un article à ce sujet) que, pour PK Dick, l’opposition entre humain et réplicant ouvre une interrogation plus générale sur l’inhumanité présente en chacun de nous.

 

Autres articles sur le sujet :
.Psychanalyse des blogs. L’importance de l’écriture.
.La Noosphère. Internet a-t-il de l’esprit?.

Fermeture du blog de Jisee

Le blog de Jisee, un des blogs de psychologie les plus actifs, a fermé ses portes récemment (plus exactement, il reste ouvert mais le contenu ne sera plus mis à jour). Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il s’agissait d’un blog un peu éclectique (à la base c’était même plutôt un blog « technophile »). Par la suite, Jisee s’était notamment centré sur l’étude de la « blogologie ».

 

L’annonce de la fermeture du blog est donc l’occasion pour moi de réaliser un classement subjectif des cinq meilleurs articles. Sont donc nominés:

oscars08_haut

1. Séduire pour blogguer :

http://jisee.free.fr/index.php/psycho/seduire-pour-blogguer/

 

2. L’arobase, l’image primordiale du net :

http://jisee.free.fr/index.php/psycho/larobase-limage-primordiale-du-net/

 

3. Commentaire ou comment taire :

 http://jisee.free.fr/index.php/psycho/commentaire-ou-comment-taire/

 

4. Mini cours en vidéo : le stade du miroir :

http://jisee.free.fr/index.php/psycho/mini-cours-en-videos-le-stade-du-miroir/

 

5. Blog et capacité d’être seul :

http://jisee.free.fr/index.php/psycho/blog-et-capacite-detre-seul/

 

Naissance d’un forum psychotique : about:blank.me

 

Des membres du défun forum philautarchie ont créé un site particulièrement intéressant. Loin des forums de discussion que l’on a l’habitude de parcourir, « about:blank.me » est une expérience.

 Ici, pas de pseudo, tous les membres sont anonymes, pas de signature des posts. Pour reprendre l’éditorial, « Tout baigne dans un océan d’indifférenciation, on ne sait plus si on a publié ceci ou si c’est d’un autre, etc. C’est une expérience psychotique (point de vue psychologisant) ou alchimique (point de vue spiritualiste) ». Les catégories sont volontairement brumeuses, « Si on s’y retrouvait ce serait trop narcissique, phallique ». Pas de modération non plus, pas de ligne éditoriale.. Bref, about:blank.me, est une expérience rare, l’expérience de ce que peut être un forum lorsqu’il tente de ne pas être le lieu d’enjeux narcissiques. Je conseille donc vivement à tous ceux qui cherchent à réflechir sur l’étude psychanalytique d’internet (Jisee ou Yann Leroux pour ne pas les citer 🙂 ) d’aller y faire un tour : http://www.about-blank.me/index.php.  

Pour finir et juste pour le plaisir, voici les premières phrases de l’éditorial fumeux du site :

« Ce n’est pas une ligne,
ce n’est pas un rhizome,
ce n’est pas un lang.

C’est un nuage de gaz, de fumée, pas question de trancher, il y a à l’exploiter au laceau dialogique.
Le sujet est fumeux.
Les acteurs définissent la scène qu’ils campent, qu’ils habitent, sur laquelle ils jouent. Comme l’eau dans le balon de baudruche, qui le gonfle, lui donne forme.

C’est quoi, une fumée éditoriale ? Il est question de filtre, d’auditoire ? S’il est question d’auditoire, il est question d’ordre du discours ? – bite, cul, poisson pané.

J’ai concerté plein de glands, ils m’ont dit:

« C’est un forum sans organes. » (Deleuze)

« Sur ce forum, celà même qu’est l’un, l’autre l’est aussi. » (Schelling)

« S’approprier son texte, c’est être sadique avec lui. » (Freud) »

Google psycho

Carnégie, membre fondateur de psychoweb, a créé un logiciel fort utile. Rappelons pour les rares personnes qui ne le sauraient pas encore 🙂 que psychoweb est un forum communautaire de psychologie en français.

« Google psycho » est un moteur de recherche spécialisé dans la psycho, qui affiche nombre de résultats en fonction de votre recherche : images, bouquins, vidéos, et recherche classique… Le moteur permet de connaitre instantanément les pages psychoweb qui traitent de ce sujet, en les classant (articles, news, sujet des blogs ou du forum). Vous avez donc non seulement accès aux recherches classiques comme si vous utilisiez google normalement, en plus d’un tas d’autres options :-). Encore en test, ce logiciel devrait débarquer très prochainement sur psychoweb..

google légo
google légo

Dernier billet du blog Epsychologie

« C’est le dernier billet de Epsychologie », c’est par ces mots que j’apprenais il y a quelques jours la fermeture du blog de Yann Leroux sur la psychologie d’internet et des jeux vidéos (http://yann.leroux.free.fr/). 

L’émotion contenue dans ce dernier billet m’a particulièrement interpelé : elle montre bien l’importance que prend peu à peu la construction de nos maisons secondaires sur le net.  L’aventure de Yann Leroux continue sur internet à travers la naissance d’un nouveau site : « psy et geek 😉 »  (http://www.psyetgeek.com/). Nous souhaitons bonne chance à ce nouveau site dont on espère qu’il dépassera vite son défun parent.

Point important, psyetgeek ne reprendra pas le contenu d’epsychologie pour « laisser ce qui s’arrête… s’arrêter ». J’avais lu dans un article de Yann Leroux (que je n’arrive plus à retrouver) que des événements comme la départ d’un membre d’un forum permettaient de constituer une mémoire commune. Les anciens membres se réfereront à des faits que les nouveaux ne peuvent pas connaître. Il en est de même avec l’arrêt d’un site. « Psy et geek » a une genèse, une généalogie, et l’on peut s’y replonger en retrouvant son ancêtre dans les entrailles d’internet, comme on feuillette un album photo.

Psychanalyse des blogs. L’importance de l’écriture.

Jisee a publié avant les vacances un article sur internet et la psychanalyse. Pour prolonger sa réflexion et le débat sur les rapports entre internet et la psychanalyse, j’aimerais étudier la place de l’écriture dans les forums. En effet, avant d’être des groupes, ils sont, me semble-t-il, des groupes écrits.

 

La place de la secondarité, de l’élaboration et du décalage temporel m’apparaît ainsi centrale dans les forums ou les blogs suscitant des discussions. Lecteur régulier de Sportvox, par exemple, je suis surpris du nombre d’agacements, d’incompréhensions liées au fait que le message écrit aurait été mal compris par celui qui y répond ou n’y répond pas. Je pense que les querelles sur les forums sont loin d’être identiques à celles qui peuvent se produire dans un groupe « non textuel ».

Il me semble que les notions de « parole » et d’ « écriture » telles qu’elles ont été définies par J. Derrida permettent d’éclairer la spécificité du groupe écrit.

Pour le dire en quelques mots, J. Derrida a parlé de phonocentrisme pour définir la priorité accordée à la parole au détriment de l’écriture. Cette parole est pensée comme « proximité de la pensée à elle-même ». D’où l’idée, en psychanalyse qu’elle serait l’une des voies d’expressions de l’inconscient (par les lapsus notamment). L’écriture témoigne au contraire d’une distance, d’un écart du sujet avec lui-même et avec l’autre. Derrida a parlé de « différance » pour désigner cet écart propre à l’écriture. Parler d’écriture, c’est souligner que tout énoncé s’espace, se temporalise et qu’entre la pensée et la trace écrite il existe un écart.

Les implications de cet écart entre pensée et écriture, redoublé par celui qui sépare l’écrit de sa réponse, peuvent être une clef pour penser la spécificité du groupe dans un forum. Les phénomènes repérés dans le fonctionnement des groupes « non textuels » ne peuvent donc être tout à fait les mêmes que ceux des groupes « textuels ». Les mouvements inconscients ne sont plus aussi directs que dans les groupes « réels », les jeux de masques ou les questionnements sur sa propre identité y sont plus importants, par exemple. Dans le groupe écrit, « nous » est un autre (au sens où l’écriture contient cette altérité).

Plus que dans sa virtualité, comme la psychanalyse l’écrit souvent, la spécificité du groupe sur un forum résiderait donc dans sa textualité et dans l’écart qu’elle implique entre soi et son écrit. Si cette hypothèse s’avérait féconde, elle nécessiterait sans doute pour la psychanalyse d’aller interroger d’autres champs de réflexion.

 

Autres articles sur le sujet :
.Le test de Turing bientôt réussi? IA et inhumanité.
.La Noosphère. Internet a-t-il de l’esprit?.

Dreamlines. Un générateur aléatoire de rêve

Voici un générateur aléatoire de rêve (en fait je parlerais plutôt de générateur aléatoire de rêverie mais on ne va pas chipoter).

Intitulé Dreamline, il s’agit d’un programme réalisé par Léonardo Solas. Le principe est simple : vous tapez un ou plusieurs mots et le programme génère une série d’images à partir de photos récupérées sur google et modifiées aléatoirement.

Vous pouvez découvrir ce petit programme à l’adresse qui suit : http://www.solaas.com.ar/dreamlines/

Pour finir voici quelques exemples d’images réalisées avec le logiciel (si j’étais d’humeur poétique je dirais que c’est un peu l’inconscient d’internet qui est ici mis en image..)

Psychanalyse et narratologie : dépasser la question de la dépendance aux jeux

 

La psychanalyse commence depuis quelques années à se pencher sur ce qui se joue dans les jeux vidéos. Malheureusement, il me semble que les psychanalystes ont tendance à calquer une grille de lecture sur ce phénomène sans se préoccuper réellement de ce qui a pu être dit des jeux dans d’autres champs de réflexion. La narratologie apporte, par exemple, un regard sur les jeux qui pourrait intéresser la psychanalyse. En effet, son discours porte encore trop souvent sur « les jeux vidéos » sans prendre en compte leur diversité. Or il me semble que tous les jeux ne provoquent pas, par exemple, le même type de dépendance.

 

Pour commencer, la narration renvoie à la manière dont un jeu raconte une histoire. Par exemple, un jeu comme Rayman me raconte l’histoire, linéaire, d’un petit bonhomme sans bras ni jambe et avec un air un peu crétin qui doit battre le méchant Globox. Dans ce cas la narration du jeu est assez simple et l’histoire racontée par le jeu est à peu près la même pour tous les joueurs. Ce n’est pas le cas dans d’autres jeux, comme Fallout par exemple, dans lesquels les joueurs sont plus libres. La définition de ce qu’est la narration peut être plus ou moins extensive et elle suscite de nombreux débats entre ludologues et narratologues.

 

 

 

En prenant une définition assez large de cette notion, on peut classer les différents types de jeux en fonction de leur mode de narration.

Certains jeux ont une narration ouverte (on parle de jeux « bac à sable », comme Les Sims, Sim city ou Black and White),  d’autres une narration fermée (jeux linéaires comme Myst, par exemple) voire une quasi-absence de narration (type mini-jeu façon pac-man dans lequel l’univers crée est un univers graphique et non un univers écrit). Certain jeux sont construits sur une narration semi-ouverte (à mi-chemin entre le bac à sable et le jeu linéaire comme dans les jeux de rôle) ou encore narration commune dans un univers construit (les mmorpg, jeux de rôle en ligne réunissant des milliers de joueurs comme wow).

Il me semble que nous avons là les cinq grands types de narrations écrites. Mais il existe aussi des narrations non-écrites. Quelle est la narration d’un jeu de stratégie en temps réel (comme Starcraft) par exemple ? Elle ne se confond pas avec la trame narrative qui relie les missions entre elles, elle s’écrit aussi pendant les missions (dans ce cas la notion de narration renvoie à l’histoire que le joueur écrit et non à celle que le jeu raconte).

 

 

Or, et c’est là que je voulais en venir, en fonction de ces différents types de narration l’investissement du joueur sera différent. Pour le dire en des termes plus psychanalytiques, la manière dont le jeu sollicite l’activité pulsionnelle et fantasmatique du joueur différera en fonction de la façon dont le jeu raconte l’histoire que vit le joueur.  Il pourrait donc être intéressant de rapprocher ce que la psychanalyse dit des jeux vidéos, des réflexions des narratologues et des ludologues.

 

Pour ne prendre qu’un exemple, la dépendance aux jeux ne se construit peut-être pas de la même façon dans tous les types de jeux.  En effet, ce n’est pas la même chose de jouer à tetris toute la journée et de jouer à un jeu qui déploie un récit avec un début, un milieu et une fin (comme les jeux d’aventure type point-and-click, par exemple). De la même façon, le type de dépendance aux jeux vidéos ne sera pas la même selon que l’on fait 100 fois la même action dans un jeu ou que l’on suit l’histoire narrée par ce jeu.

 

Je pense que faire cette distinction permettrait de lever certaines confusions qui me semblent exister dans les écrits sur les jeux vidéos.

Le discours psychanalytique a tendance à accuser les jeux vidéos d’enfermer le joueur dans un univers irréel qu’il risque de préférer à la réalité. Je ne suis pas sûr que ce danger soit le principal moteur de la dépendance aux jeux. Je me demande, par exemple, si certains joueurs dépendants ne répètent pas 100 fois la même action dans un jeu vidé de sa trame narrative. Par exemple, un joueur dans World of warcraft passera sa journée à construire des épées pour accumuler de l’argent dans le jeu sans plus réellement se soucier de tout ce qu’il pourrait faire d’autre dans le jeu. Dans ce cas, le jeu est donc moins un univers fantasmatique que le support d’un toc. Il est même possible (je n’ai pas les moyens de vérifier cette hypothèse) que la dépendance aux jeux prenne le plus souvent cette forme. Dans ce cas, elle  s’installerait dans des jeux construits préférentiellement selon un certain type de narration : la narration quasi-nulle (casual gaming type tetris) ou la narration ouverte ou semi ouverte (jeux de type jdr, mmorpg dans lesquels le joueur peut perdre la trame narrative pour répéter compulsivement des actions identiques). 

 

La Noosphère. Internet a-t-il de l’esprit?

La Noosphere est un concept développé par Teilhard de Chardin, un philosophe/théologien/scientifique du début du XXeme siecle. Théorie vaguement délirante développée il y a près d’un siècle, elle connaît aujourd’hui un deuxième souffle avec le développement d’internet.

Pour T. de Chardin, la noosphère est une enveloppe invisible qui recouvre la terre, comme la lithosphère, et qui contient une foule d’informations ainsi que les pensées des humains vivant sur terre.  Pleine des inconscients des hommes, elle est une sorte d’esprit humain global. Selon lui, « …l’avènement de l’homme marque un palier entièrement original, d’une importance égale à ce que fut l’apparition de la vie, et que l’on peut définir comme l’établissement sur la planète, d’une sphère pensante, surimposée à la biosphère, la noosphère ».

 

La notion de noosphère, un peu endormie depuis cent ans, a connu un nouveau souffle avec l’invention d’internet. On a vu dans wikipedia, Google ou le site Archive.org, (un projet d’archivage de 86 milliards de pages qui sans cela disparaissent en quelques années) des représentants de cette noosphère en gestation.

On pourrait ainsi voir les sites comme des neurones et leurs liens comme des axones. Wikipedia représenterait la mémoire sémantique, la blogosphère (et notamment les blogs personnels) la mémoire épisodique. Archive. org renverrait aux souvenirs partiellement refoulées de cette entité. Quant à Google, il en constituerait en quelque sorte la conscience (qui va actualiser tel ou tel souvenir).

Internet permettrait selon cette perspective à la pensée de toute l’humanité d’être connectée (à ce propos cf.http://www.web-utopia.org/c-est-quoi-la-Noosphere ). Ce fantasme de « conscience mondiale » innerve nombre d’écrits de science-fiction – notamment dans les mangas.

 

Bien qu’il s’agisse encore à l’heure actuelle d’une vue de l’esprit, il me semble qu’il pourrait être intéressant pour la psychologie de penser internet comme une entité globale en gestation et de la penser en analogie avec l’esprit humain. Cela peut paraître un peu excentrique mais après tout l’écart ne serait pas plus grand entre cette idée et les théories actuelles, qu’entre le concept d’inconscient individuel et celui d’inconscient collectif, par exemple.

 

D’une manière générale, il me semble que les réflexions psychanalytiques sur internet gagneraient beaucoup à se nourrir des concepts développés dans d’autres champs de réflexion. Je pense notamment aux théories de la narratologie et à celles de la ludologie sur la structure des jeux vidéos et la spécificité de l’expérience vidéoludique, mais également aux concepts de texte et d’hypertexte développés par la critique des années 70, et, comme nous venons de le voir, à la notion de noosphère (il faudrait également parler de l’u-topie comme pensée d’un monde qui n’a pas de localisation physique, des théories de l’information etc.).

 

Autres articles sur le sujet :
.Le test de Turing bientôt réussi? IA et inhumanité.
.Psychanalyse des blogs. L’importance de l’écriture.