Les contrebandiers de la mémoire, Jacques Hassoun -par Jean-Luc Vannier

Les contrebandiers de la mémoire, Jacques Hassoun, Préface de Antoine Spire, Erès, 2011

 

« Quitter le passé pour mieux le retrouver ». Se retrouver aussi. Comment distinguer entre la réminiscence, ces traces mnésiques d’un passé mal oublié, tourmenté, qui hantent comme un fantôme la psyché humaine et la transmission, vivifiante comme une jeune sève, de la mémoire familiale et d’une civilisation, condition fondamentale pour savoir la place occupée et celle d’où l’on parle ? Réédité récemment chez Erès, aussi riche et dense à l’intérieur qu’il est d’apparence modeste, ce petit opuscule du regretté Jacques Hassoun, psychanalyste disparu en 1999, éclaire ce cheminement énigmatique, incertain, aléatoire entre les générations, les espaces et les époques. Mais « que transmettre ? », « pourquoi transmettre ? » et « comment transmettre ? » s’interroge celui qui, né en 1936 dans une famille juive religieuse d’Alexandrie, s’engagera dès son exil français en 1953, dans un exigeant militantisme communiste à tendance révolutionnaire.

Un parcours politique et professionnel exceptionnel pour ce spécialiste reconnu des souffrances de ceux qui naissent « entre sans et trop de patrie ». Et où la psychanalyse croise l’antipsychiatrie, où les cultures jouent avec la langue d’origine -langue plus « prolongée » que morte selon l’auteur – et où l’identité se nourrit de l’exil. Impossible, explique Jacques Hassoun, de retrouver « intact », « complet » notre passé : « clochers mythiques de notre enfance », « charme splendide des synagogues assoupies » ou « cri du muezzin appelant à l’aube les fidèles à la prière », rien et aucune religion n’y pourront faire. Il faut donc accepter d’être «  des contrebandiers de la mémoire », de se plier à cette perte, sceau de tout héritage où, par exemple, le père doit se résoudre à se laisser déposséder pour que le fils advienne : une « transmission comme absence de… », aliénation paradoxale permettant au sujet d’accéder à la pleine et entière liberté.

« Il n’est pas de transmission de la culture qui relève du définitif » rappelle le fondateur de Garde-fous, revue militante de la psychothérapie institutionnelle, dans une série de considérations d’une brûlante actualité : celle des exils forcés par les guerres et les extrémismes, celle du douloureux abandon des terres natales sans espoir de retour. Celle aussi, et plus simplement, du « minoritaire » qui, à l’image de l’extraordinaire cas clinique du jeune Najib conté par l’auteur, passe du « bled au Bled » : traversée fulgurante doublée d’un passage intime entre deux histoires, deux cultures, deux familles pour n’en faire finalement plus qu’une.

Contrairement aux vœux généreux du créateur du groupe Bastille visant à promouvoir la psychanalyse pour tous à moindre frais, le multiculturalisme, « l’universalisme » selon Jacques Hassoun, n’a pas tenu toutes ses promesses. Force est néanmoins de constater que seul le passeur clandestin -celui qui refuse l’atrophie provoquée par l’estampille douanière de l’acculturation- parvient à s’enrichir de la différence. En témoigne son anecdote hassidique sur la culture yiddish : au « commencement » étaient ceux qui connaissaient le contenu des textes sacrés mais à la fin des temps, il n’y aura plus que ceux à même de désigner aux autres le lieu où ces exégètes exerçaient autrefois leur art. Et de poser la question : « ce récit n’implique-t-il pas, dans les conditions mêmes de son émergence, que la spécificité se fût absentée au profit de la différence ? ».

Une question à laquelle Jacques Hassoun lui-même n’a peut-être pas été en mesure de répondre : analyste, oserons nous dire, jusque dans un réel engagé, il retournera en Egypte où il n’aura de cesse, tout en restant critique jusqu’à la fin de sa vie sur Israël, de défendre le patrimoine des Juifs d’Egypte et d’animer le groupe « Maïmonide » destiné à transmettre la culture juive aux enfants, quelle que puisse être l’origine de ces derniers./.

Nice, le 22 novembre 2011

Jean-Luc Vannier