Mort et travail de pensée, Sous la direction de François Pommier – par Jean-Luc Vannier

Mort et travail de pensée, Sous la direction de François Pommier et Régine Scelles, Coll. « Le Carnet Psy », Eres, 2011.

 

Un patient me rapporte un jour sur le divan le rêve suivant : « c’est la nuit. Je suis en forêt avec quelques amis autour d’un feu de bois. Soudain, je ne sais pour quelles raisons, je sens ma fin prochaine venir, sans douleur physique mais avec une terrible crainte : je sais que je vais mourir ! Après un court instant, cette peur s’estompe aussi soudainement qu’elle était apparue, me confirmant néanmoins l’inéluctabilité de ma mort. J’éprouve alors un profond apaisement, une sensation incommensurable de bien-être comme débarrassé à jamais de toute angoisse ». La vision tranquille de « L’île aux morts », célèbre tableau d’Arnold Böcklin exposé à la Alte Nationalgalerie de Berlin, s’impose au moment même à l’auteur de ces lignes.

Enigmatique, irreprésentable, la mort inquiète et fascine à la fois. Le père de la psychanalyse y puisa une redoutable énergie pour mener à bien ses travaux : une dynamique créative nourrie « d’un malaise interne comme condition et accompagnement du processus lui-même », explique Jean-Pierre Kameniak dans son chapitre « Mort et travail de pensée chez Sigmund Freud » qui signe l’une des plus remarquables contributions du passionnant ouvrage récemment paru chez Eres. De l’idée du suicide individuel au travail de deuil, de la renonciation progressive du moi vieillissant à l’inévitable apprentissage, par le bébé, de l’impossible permanence de la mère et de son fantasme inhérent de toute puissance, la pulsion mortifère et ses avatars infiltrent le désir et bordent la jouissance : inspiré par le philosophe Arthur Schopenhauer, explique Frédéric Forest dans son développement « Mort et seconde mort en psychanalyse », Freud rappelle dès 1920 que « le but de toute vie est la mort ». Et cet auteur d’énumérer une saisissante « panoplie des contraires » de la mort dans l’imaginaire : « commencement, naissance, déplacement, transport et voyage jusqu’à la délivrance ». Sans préciser toutefois si les rêves de naissance, fréquents au cours d’une analyse, sont de ce fait assimilables au « signifiant ultime », comme le disait Lacan. Au point aussi de penser, non sans quelque raison, le suicide comme « possible acte de liberté ». Antonin Artaud ne définissait-il pas ce dernier comme une reconquête violente de soi ? Une approche vivement contestée par François Pommier dont la réflexion centrale porte, à partir de trois cas cliniques, sur la « recherche de la mort comme moyen d’éviter la contrainte » et distingue la représentation de la mort « suivant que l’on se place du côté du suicide ou de la fin de vie ».

Dans ce déluge de pensées particulièrement fécondes, on s’arrêtera sur l’élaboration intitulée « L’hallucinatoire salutaire et la mort imminente » où Pascal Le Maléfan rapporte sa « pratique du réel » des Expériences de Mort Imminente (EMI). Contrairement aux névroses traumatiques, « tout y est positivité » et vise à offrir « une réponse différente à la rencontre avec la mort », à l’image du rêve évoqué en introduction de cette chronique. Sur ce qu’il nomme dans un de ses ouvrages « la clinique du deuil de soi anticipé », le psychologue et Enseignant-Chercheur à l’Université de Rouen s’interroge: « sublimation immédiate » ? « Reliaison des pulsions et des représentations sous forme de scène oniroïde symboligène » ? « Resubjectivation portant sur le moi » ? Et de citer l’histoire de cet alpiniste américain Aron Ralston qui a dû, en avril 2003, se résoudre à se sectionner le bras coincé dans un rocher après une chute dans une crevasse et ce, afin de garantir sa survie : procédé d’exosomatisme accompagné d’une hallucination salvatrice « compatible avec la raison ». La clinique analytique retrouve souvent -vision dans le registre onirique ou acte dans celui des mutilations- le principe d’un détachement de tout ou partie de son corps chez les victimes de viol ou d’actes incestueux. Reste le problème posé, comme le souligne avec justesse l’auteur, par « l’actualisation de la jouissance » dans cette expérience » : faut-il y déceler, à l’image du délire comme tentative de guérison dans la psychose, une « imaginarisation » censée faire pièce à « l’inconnaissable de la mort et à sa fascination » ?

La richesse de cet ouvrage provient en outre des contributions de Catherine Weismann-Arcache sur « Les théories sexuelles infantiles comme traitement psychique de la mort » où la spécialiste évoque l’acquisition du « penser la mort » chez les jeunes enfants et, de manière étonnamment précoce, chez les surdoués. Notons aussi dans le texte « La mort et leur enfant » signé Ouriel Rosemblum, un questionnement incisif sur la transmission intergénérationnelle du fantôme mortifère. Signalons enfin, dans le dernier chapitre portant sur les « Dispositifs de soins », le traitement de la mort dans la « Clinique de l’urgence » par Jean-Michel Coq et les réflexions sur le « bébé et la mort en réanimation néonatale » par Hélène Marie-Grimaldi.

Le lecteur sera finalement impressionné par la richesse intellectuelle des hypothèses et la variété des pistes de recherche contenues dans cet ouvrage. Elles laissent deviner le fait que les incursions de la pensée dans cet obscur territoire n’ont pas encore atteint leur limite : preuve, s’il en est, que le sujet échappe bien à l’entendement humain.

Nice, le 21 avril 2011

Jean-Luc Vannier

Le modelage comme médiation thérapeutique – par Aurélie Moreau

Le modelage figure parmi les médiations thérapeutiques et, dans les différentes matières utilisées pour cette activité, se trouve notamment la pâte à modeler. Avant d’aborder l’intérêt thérapeutique de l’utilisation d’un tel médium, voyons de quoi il s’agit. Le Petit Larousse (1997) définit le mot « pâte » par une « préparation de composition variable, de consistance intermédiaire entre le liquide et le solide, et destinée à des usages divers ». Cette explication vague a tout de même l’intérêt de pointer la question du lien, de l’intermédiaire, de la transformation d’un état à un autre, à la fois du même et du différent. De par sa consistance, la pâte à modeler permet alors de prendre la forme qu’on souhaite, consciemment ou non, lui donner. De plus, cette forme ne se fixe pas, elle est en constante évolution, en mouvance perpétuelle ; l’utilisateur peut donc continuellement se reconnaître en elle à travers les aléas de son parcours, les progressions, les moments de régression et les changements de direction.

La pâte à modeler, de par ses qualités sensorielles, correspond au médium malléable par excellence et faciliterait la symbolisation. « Support de projections, elle permettrait de contenir et d’imprimer les mouvements psychiques. »[1] S. Krauss, en se référant à la grille de repérage clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité de G. Haag, a développé une grille d’analyse des productions de modelage des enfants autistes qui rendrait compte de leur évolution psychique. Elle considère le modelage comme un langage corporel qui permettrait d’accéder à la pensée de l’enfant autiste et serait représentative d’une certaine organisation psychique.

« Le processus de modelage se situe dans l’espace potentiel mais l’objet modelé n’est pas un objet transitionnel car le malade ne le découvre pas comme une donnée, il le crée. »[2] G. Pankow a apporté une contribution importante et originale à la psychothérapie psychanalytique des psychoses et a fondé son travail de thérapie avec les patients psychotiques sur une méthode de structuration dynamique de l’image du corps qui requiert la fabrication de modelages par le patient. C’est cette technique du modelage qui s’avère être l’apport le plus original de Pankow. Ce travail mené à partir de la pâte à modeler vise « soit à provoquer l’émergence d’images mentales, jusqu’alors inexistantes, soit à susciter des images mentales contenues et contenantes, moins terrifiantes et désorganisantes. »[3] A travers la littérature sur le sujet, Pankow apparaît comme une des ancêtres du recours aux médiations thérapeutiques dans la psychose, et, même si cette psychanalyste n’a pas travaillé avec des enfants, sa théorisation sur le modelage « comme méthode de structuration dynamique de l’image du corps, comme réactivation d’expériences corporelles irreprésentables et du lien à l’objet primaire, comme support pour la mise en mots »[4] constitue un apport majeur dans la conceptualisation des médiations thérapeutiques dans le registre de la psychose infantile.

S. Krauss (2006) explique qu’en introduisant un médium malléable dans le cadre d’un dispositif thérapeutique et en utilisant la créativité de l’enfant autiste qui va pouvoir projeter ses angoisses et son vécu psychique, le modelage servirait alors d’étayage pour la construction du soi chez des enfants dont la personnalité à été compromise précocement. Si nous nous intéressons spécifiquement à la problématique de la séparation et à son lien avec le support projectif que représente la pâte à modeler, il est surtout pertinent de relever que « malaxer permet ce travail de contact-fusion puis de différenciation » [5]. La pâte à modeler peut devenir un support d’élaboration à la fois des vécus d’arrachement lors des séparations et de premiers mouvements identificatoires.

Pankow (1969) a montré que la technique du modelage permettait de réactiver des expériences sensori-affectivo-motrices en lien avec l’objet primaire, expériences qui n’ont pas pu être transformées en images ou en mots, en d’autres termes qui n’ont jamais pu être symbolisées. « Les productions individuelles portent la trace de ce à quoi le sujet a été historiquement confronté, c’est-à-dire la trace de la réalité subjective de lien de l’enfant à ses objets primordiaux et du mode de présence de ces objets. »[6]. L’utilisation par l’enfant de la pâte à modeler permettrait donc de saisir les modalités de son rapport primaire à l’objet.

La plupart des auteurs ayant travaillé avec le modelage comme médium malléable se sont penchés sur la question de l’image du corps et sur ce lien à l’objet primaire mais pas spécifiquement sur la problématique de séparation, avec à l’appui les observations et les analyses faites à travers la manipulation de la pâte à modeler. C’est donc précisément ce que nous nous proposons d’étudier dans ce mémoire.


[1] KRAUSS, S. (2006). L’enfant autiste et le modelage : de l’empreinte corporelle à l’empreinte psychique. Ramonville-Saint-Agne : Erès, p. 44.

[2] PANKOW, G. (1977). Structure familiale et psychose. Paris : Aubier Montaigne, p. 45.

[3] BRUN, A. (2007). Médiations thérapeutiques et psychose infantile. Paris : Dunod, p. 28.

[4] BRUN, A. Ibid, p. 29.

[5] KRAUSS, S. (2006). L’enfant autiste et le modelage : de l’empreinte corporelle à l’empreinte psychique. Ramonville-Saint-Agne : Erès, p. 34.

[6] BRUN, A. (2007). Médiations thérapeutiques et psychose infantile. Paris : Dunod, p. 56.