Jacques Lacan : le schéma du bouquet.

Poursuivant mon voyage en lacanie, je voudrais vous parler d’un très beau schéma qui permet de différencier réel symbolique et imaginaire : « le schéma du bouquet ».

 

Le schéma du bouquet :

Le schéma du bouquet est d’abord expliqué dans le premier Séminaire (Les Ecrits techniques de Freud). Par la suite, il sera repris et complexifié – beaucoup trop complexifié à mon goût d’ailleurs. Mais sa première version permet de se représenter les liens qui existent entre trois notions centrales chez Lacan : le réel, l’imaginaire et le symbolique.

Jacques Lacan reprend un tour de magie, qu’il modifie légèrement, pour décrire de manière métaphorique ses trois concepts. Prenez une table, mettez un bouquet de fleur sur la table et collez un pot de fleur sous la table. Ensuite, placez un miroir sphérique devant la table. Le pot de fleur va alors se refléter pour créer une illusion d’optique : on a l’impression que les fleurs sont dans le pot. Évidemment pour que l’illusion fonctionne, il faut que le spectateur soit bien positionné. S’il est trop loin ou trop près, le reflet du pot de fleur va apparaître au mauvais endroit et on n’aura plus l’impression que les fleurs sont dans le pot.

Dans cette expérience-métaphore, il y a donc trois éléments principaux : les fleurs, le pot et le spectateur qui doit être à la bonne place.

Les fleurs représentent le réel. Elles symbolisent ce qu’il y a dans le corps (du moins pour le Lacan des deux premiers séminaires). Pour faire simple, on peut dire qu’il s’agit des pulsions, des affects, de tout ce qui dans le corps n’est pas symbolisé et résiste à ma pensée consciente. Chez le premier Lacan, on peut dire que la pulsion renvoie au réel car elle s’impose à moi. Si je suis un bébé et que je suis débordé de haine ou de peur, il s’agit de quelque chose que je ressens, que je ne peux pas me représenter sans le transformer. Par la suite le réel, sera défini comme ce qui résiste à la symbolisation, ce que dans la réalité je n’arrive pas à penser, à m’approprier (un traumatisme par exemple).

Le pot de fleur représente l‘imaginaire. Le pot c’est le corps. Mais ce n’est pas le corps « réel », c’est le corps telle que je le vois, telle que je l’imagine. En effet, lorsque Lacan parle du corps, il parle de ce que voit l’enfant dans le miroir. Dans un miroir, l’enfant va se voir comme une image unifiée, une forme (une Gestalt), une totalité. Il y a un écart entre ce que je ressentais comme étant mon corps avant – plein de pulsions bordéliques qui partent dans tous les sens et qui semblent venir de l’extérieur – et ce que je vois comme une image. Dans le miroir, le petit enfant peut se voir comme un tout unifié alors qu’avant il se vivait comme morcelé. Cette unité n’est pas « réelle » car elle est liée à une image (l’image dans le miroir) : elle est imaginaire. L’image corporelle est donc de l’ordre de l’Imaginaire et c’est pour cela qu’elle est représentée par le pot de fleur. Dans le schéma, le pot de fleur est une illusion, une image fausse (je ne pourrais pas la toucher) comme l’unité du corps pour le petit enfant qui se voit dans le miroir. Il croit qu’il a unifié ses pulsions, qu’il a contenu les fleurs dans le pot en voyant son image apparaître comme une forme dans le miroir. En fait cette unité est un leurre. Le corps imaginaire ne contient pas vraiment les pulsions, le pot ne contient pas vraiment les fleurs.

D’une manière plus générale, l’imaginaire renvoie à toutes les images auquel je m’identifie et dont je crois à tort qu’elles me définissent comme sujet. Par exemple, je peux imaginer que je suis un super pompier comme le monsieur qui sauve le monde dans le film. Enfant et jouant au pompier je me prends pour lui, je crois que je le suis devenu. Pour Lacan, ce que je crois être « moi » n’est qu’une collection d’images auxquelles je m’identifie : je peux donc croire que je suis : un « mâle dominateur », un « grand intellectuel », un « sportif » ou une « tombeuse », une « romantique », un « grand-père épanoui », un « bon à rien » etc.

Le symbolique est représenté par la place du spectateur. Pour que l’image du bouquet renversé apparaisse, il faut que le spectateur soit à une certaine place, sinon l’illusion ne va pas se produire et il ne verra rien (il sera dans du réel pur). Dans ce schéma, la place du spectateur détermine tout le reste. Cette place c’est la place symbolique. Cela peut paraître un peu tordu mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une métaphore. Le symbolique pour Lacan représente la place du sujet telle qu’elle apparaît dans le discours de ses parents (et notamment de sa mère). Ce qu’on va dire du bébé (ou ce qui va filtrer de l’inconscient parental à travers leurs paroles) va grandement déterminer sa manière de s’inscrire dans le monde. Le choix du prénom de l’enfant a ainsi beaucoup de sens. Si par exemple, j’appelle mon enfant « Herbert » comme mon frère qui vient de mourir il y a deux mois, cela va dire quelque chose de sa place. Il va avoir la place de mon frère, la place d’un mort – sans que je m’en rende compte car je n’avais pas fait le rapprochement. Peut-être que cette place, cette place de mort dans mon exemple, ne va pas lui permettre de grandir. Dans le schéma cela veut dire que sa place ne lui permet pas de faire apparaître le bouquet. Il n’arrive pas à entrer dans le jeu des identifications imaginaires (il ne voit pas le bouquet). Il n’arrive pas vraiment à ce prendre pour un pompier, ou pour un enfant qui grandit car sa place n’est pas celle d’un enfant qui grandit mais celle d’un mort..

Je ne développe pas plus ces trois notions qui sont en fait bien plus complexes que je ne les présente dans ces quelques lignes. J’y reviendrais peut-être un peu plus tard.

Réalisation de l’expérience du bouquet renversé

« Expériences de la folie » et « Au plus près de l’expérience psychotique »: la psychose vue et traitée de part et d’autre de l’Escaut. -Par J-L Vannier

Voici deux ouvrages sur la psychose: « Expériences de la folie » sous la direction de Patrick Chemla et « Au plus près de l’expérience psychotique » sous la direction de Lina Balestriere. Publiés aux Editions Eres, traitant parallèlement du même sujet, de la folie comme de ses multiples approches thérapeutiques, tous deux d’un indiscutable intérêt théorique et clinique, rien ne semble a priori les distinguer. C’est pourtant l’approche culturelle qui les sépare.

Eminemment engagé dans le débat politique et social sur l’avenir incertain des prises en charge de la folie, le psychiatre et psychanalyste Patrick Chemla donne le ton d’un ouvrage centré sur la critique du « fantasme délirant de l’hygiénisme » à même de « produire l’espoir insensé d’en finir avec la folie, la maladie et, pourquoi pas, la mort ». Alors que dans son texte « Peut-on réduire l’analyse à son ultime? », son collègue Olivier Grignon rappelle qu’à partir de 1964, Jacques Lacan témoigne du fait que « la norme ce n’est plus la névrose, c’est la psychose », comment prétendre aborder et comprendre cet état humain, se demande le Président de la CRIEE à Reims, en « supprimant le risque de la rencontre »? Comment accepter d’obérer l’« interstice », cet espace laissé libre au désir où cette « folie dit en creux, pour Simone Molina, un hors temps que les folies dans leurs excès veulent éradiquer » et dans lequel vient « éclore » là aussi une rencontre? Que cette dernière prenne d’ailleurs la forme du silence ou de la parole, comme l’explicitent dans un autre ouvrage remarquable Philippe Breton et David Le Breton (« Le silence et la parole, contre les excès de la communication », Coll. Hypothèses, Eres, 2010). La rencontre contient dans tous les cas, pour Hervé Bokobza, ce « qui es-tu? » en puissance. Nombreuses sont ainsi les contributions de ce collectif qui insistent sur les remises en cause subies par la psychiatrie et qui font écho à de récentes publications (http://paradoxa1856.wordpress.com/2010/10/14/le-souci-de-lhumain-un-defi-pour-la-psychiatrie-colette-chiland-et-al-par-j-l-vannier/). Démarche thérapeutique, démarche politique? Patrick Faugeras reconnaît même au transfert cette « dimension », admettant par là-même cette forme d’existence revendiquée par le sujet psychotique. Dans un texte original et plus poétique, s’effaçant au profit d’un « éloge de la folie » qui prend la parole à sa place, Emile Lumbroso retrace à grands traits l’histoire de cette dernière: du monde arabe où, au VIIème siècle, à Bagdad, au Caire ou à Fez, à la folie étaient prescrits de la musique, de la danse, des spectacles et des récits merveilleux jusqu’à la « machine de guerre » moderne de l’efficacité et de son arme évaluatrice du DSM III. Et de regretter la victoire des deux derniers sur la « désinstitutionnalisation, l’égalité entre les secteurs, la continuité des soins, la démarche généraliste et psychodynamique non discriminante ». Comment, dans cet « irréductible de la folie », s’interroge par exemple Loriane Brunesseaux, organiser une relation thérapeutique en signant « 6 ordonnances en 60 minutes? ». Dans ce déluge de plaintes non dénuées de réalisme, le texte de Jean Oury, « corps et structure institutionnelle » rompt en quelque sorte par sa proximité clinique en dépliant, un peu à la manière des histoires à vocation pédagogique de Freud, une passionnante vignette qui évoque le « transfert dissocié » des schizophrènes mêlant « corps, espace et espace vécu ». Concept que l’auteur étaye sur celui des « greffes de transfert » élaboré par Gisela Pankow. Moyen de rappeler indirectement l’urgente nécessité d’un retour à la « structure institutionnelle polydimensionnelle et polyphonique » réclamée il y a quelques années par François Tosquelles.

Requis pour aborder le second ouvrage, le franchissement de l’Escaut nous entraîne avec Lina Balestriere à Bruxelles, au coeur des activités du « Chien vert », service de santé mentale d’une équipe pluridisciplinaire plongée dans la psychiatrie ambulatoire. Moins polémique, « collant à la clinique » selon l’adage freudien, l’ouvrage préfacé par Bernard Penot met surtout l’accent, dans la tentative de « se tenir au plus près de l’expérience psychotique », sur la nécessité d’inclure famille, parents, entourage et multiples intervenants thérapeutiques. En vue: le déploiement de cette « constellation transférentielle » à même de capter puis de rassembler les morceaux psychiques éparpillés, les brindilles de cet « historial » semées, selon Pierre Delion, par le sujet aliéné. Dans une « ouverture » exceptionnelle de clarté et qui place par surcroît très haute la barre clinicienne, Lina Balestriere, inspirée par Piera Aulagnier qui « conteste l’existence d’un noyau psychotique présent chez chacun », questionne en outre l’approche psychopathologique structurale, « indispensable selon elle à condition d’être oubliée » et réfute la conception déficitaire de la psychose. Sur ce triptyque de départ qui interrogerait plus d’un Lacanien, les membres de son équipe prennent la plume pour raconter leurs expériences analytiques de « rencontres » avec l’ordinaire de cette folie, celle qui « confronte le thérapeute à une plongée dans sa propre sensorialité, parfois jusqu’au tréfonds de lui-même ». Face à la « déliaison et à la destructivité » du patient, rappelle ainsi Pascale Gustin, le sauvetage provient de la « circulation de la parole en équipe pluridisciplinaire ». Dans son récit sur la « rencontre avec un sujet psychotique à son domicile », Paul du Roy décortique quant à lui, la complexité des aspects du transfert et du contre-transfert: comme Maud Mannoni l’avait raconté à propos d’un de ses patients psychotiques informant à sa sortie de séance l’une de ses analysantes dans le salon d’attente, enceinte sans le savoir, il note la capacité du patient schizophrène à percevoir plus finement que le « simple » névrosé l’inconscient du thérapeute. Et fait écho à la célèbre phrase de Jean Laplanche sur la « mise à disposition du patient de l’appareil psychique » de l’analyste. Sans toutefois filer jusqu’au bout la métaphore maternelle du professeur. Nicolas Dewez préfère y voir une capacité à « fonctionner comme une partie du patient », conception qui semble puiser ses ressources dans une double référence: celle de Lacan dans son séminaire de 1968 sur le fait que l’acte du psychanalyste est de « supporter le transfert » et celle de Searles sur les exigences thérapeutiques qui doivent, provisoirement, « accepter la fusion ou la non différenciation ».(http://paradoxa1856.wordpress.com/2008/05/01/harold-searles-leffort-pour-rendre-lautre-fou/).

Dans cet ouvrage -à vivement recommander – où la qualité de pensée intuitive des uns le dispute à la sensibilité pédagogique des autres, on mentionnera en particulier les « réflexions sur l’accompagnement psychanalytique des parents », texte signé par la psychologue et psychanalyste d’enfant Anne Czetwertynski: contribution foisonnante qui n’empêche ni la clarté dans l’expression, ni la restitution et le partage avec le lecteur de l’intensité d’un vécu psychique./.

-Expérience de la folie, Sous la direction de Patrick Chemla, Editions Eres, 2010
-Au plus près de l’expérience psychotique, Le filin et la voile, psychothérapie des psychoses, Coll. Empan, Editions Eres, 2010

Nice, le 19 octobre 2010,
Jean-Luc Vannier

Le souci de l’humain: un défi pour la psychiatrie, Colette Chiland et al. -par J.-L.Vannier

Au moment où les psychiatres manifestent leur mécontentement sur les orientations définies par la loi HPST (Hôpital, Patient, Santé et Territoire) susceptible d’être débattue au Parlement dès cet automne, il n’est pas inutile de mentionner la parution chez Erès d’un impressionnant ouvrage collectif « Le souci de l’humain: un défi pour la psychiatrie ». Celui-ci commémore le 50ème anniversaire de la naissance officielle de « l’ASM 13 », un « projet communautaire en santé mentale à orientation psychanalytique » créé en 1958 sous la houlette de Philippe Paumelle, Serge Lebovici et René Diatkine. Initiative aussi novatrice qu’originale, il proposait, pour les pathologies légères comme pour les plus lourdes, une prise en charge pluridisciplinaire et de proximité dans le treizième arrondissement de Paris et qui inspirera aux autorités sanitaires la création ultérieure, par une simple Circulaire du 15 mars 1960, de la psychiatrie de secteur. Certes, la « Chronique de la psychiatrie publique » signée Jean Ayme (Editions Erès, 1995) racontait déjà, rappelle ailleurs le psychiatre et psychanalyste Pierre Delion, la noble aventure de cette « psychanalyse appliquée » destinée à soigner « tous les malades d’un secteur géographique donné en s’appuyant sur les concepts d’une psychiatrie humanisée et fécondée par la psychanalyse ».

 

Dans son introduction, Alain Braconnier, Directeur du Centre Philippe-Paumelle et membre de l’ASM 13, évoque ce « souci de l’humain » partagé par tous les spécialistes engagés dans cette Association. Ces derniers dénoncent aujourd’hui les menaces qui pèsent sur la qualité des soins et sur celle du rapport entretenu avec le malade, au nom de contraintes économiques et gestionnaires. Serge Gauthier ouvre ces multiples contributions avec un captivant récit historique sur « Philippe Paumelle, homme de pensée et d’action » qui met l’accent sur la volonté du psychiatre fondateur du « Treizième », « d’évincer l’inhumain qui tend toujours à se développer dans le contact prolongé avec la folie ». Suivent une trentaine de textes théoriques ou cliniques rédigés par des auteurs de renom parmi lesquels Christine Anzieu-Premmeneur, Jacques Azoulay, Colette Chiland, Christophe Dejours, Denise Diatkine, Bernard Golse, Philippe Jeammet, Vassilis Kapsembelis, Richard Rechtman, Wilfried Reid, Daniel Widlöcher. Leurs réflexions, parfois d’inégale valeur, développent dix thèmes aussi variés que « Comment soigner les psychoses? », « La psychanalyse précoce et la réversibilité des troubles », « L’importance du langage, du corps et de la symbolisation chez l’enfant », « Les liens entre psychisme et médicament » ou bien encore « Les nouvelles pathologies et les nouvelles formes de soins ».

 

On retiendra en particulier le texte de Colette Chiland sur le Centre Alfred Binet pour les enfants, les adolescents et leur famille. La professeur émérite de psychologie clinique à l’Université Paris Descartes y décrit les séminaires animés par les deux fondateurs S. Lebovici et R. Diatkine. Une ouverture permanente en direction des approches thérapeutiques aux confins mais toujours reliées à la psychanalyse: psychodrame analytique individuel, thérapie familiale et recours au « case work », technique destinée aux services sociaux afin d’aider le patient à formuler sa demande en dehors de l’instance clinique. Autant d’exemples qui montrent la nécessaire prise en charge globale, celle du patient comme celle de son environnement proche, afin de multiplier les chances de succès thérapeutique. On mentionnera aussi les considérations aiguisées de Florence Quartier sur « L’incertitude en psychiatrie, moteur du soin ». Celles-ci questionnent, dans une approche mêlant psychose et adolescence,  les références à la « structure » et s’appuient sur la regrettée Gladys Swain pour mettre en exergue le délicat équilibre entre recherche de sens dans le délire et compréhension de son économie. Un magnifique développement auquel fait écho celui tout aussi brillant de Christophe Dejours sur « Le soin en psychiatrie, entre souffrance et plaisir » et où le psychanalyste montre toute l’étendue des potentialités d’intervention offertes par la « métis », cette intelligence empreinte de sagesse humaine et de ruse divine, contrariées selon lui, par les « obstacles de l’évaluation ».

 

Nombre de chapitres posent évidemment le problème de l’apparition de nouvelles pathologies dans un contexte psychiatrique assujetti, sur demande hiérarchique, aux récurrentes procédures d’évaluation et aux restrictions budgétaires. Alain Braconnier, Augustin Jeanneau et Daniel Widlöcher réfléchissent ainsi aux évolutions induites dans la conduite de la cure par la dimension médicamenteuse et psychotropique. Neurosciences et psychanalyse « ne s’opposent plus », estime le premier. Elles ouvrent au contraire, précise le second, un « espace inexploré pour le travail psychique » associé à la formule de « plasticité neuronale » citée par le Directeur de l’ASM 13.

 

Malgré l’atmosphère souvent nostalgique qui imprègne la pensée de ces auteurs, la conclusion se veut optimiste. La crise que connaît la psychiatrie de secteur doit être, en quelque sorte, prise elle-même en charge « hippocratique ». C’est à dire qu’elle doit déboucher sur des réponses inventives. Aucune d’entre elles n’est malheureusement explicitée dans cet ouvrage de référence./.

 

Nice, le 3 octobre 2010

Jean-Luc Vannier

Jacques Lacan : Critique du retour a Freud

Suite de mon carnet de voyage en terre lacanienne.

Au départ, un choix binaire m’a fortement rebuté : à entendre nombre de ses épigones : Lacan on est avec ou contre lui. « La lacanie tu l’aimes ou tu la quittes » m’ont dit les premiers lacanians (habitants de la Lacanie) que j’ai croisé. Bon alors à ce petit jeu-là, personnellement, la Lacanie, je n’étais plus très motivé pour y rester. En même temps, j’étais un peu embêté car mon carnet de voyage risquait d’être assez vide..

A ce moment de ma lecture, je dirais que si on essaie de lire « tout Lacan », de s’imprégner de toute sa pensée et de poser un jugement sur sa théorie en tant que système, alors sa lecture devient vite insupportable. Trop de choses apparaissent injustifiables, inacceptables d’un point de vue théoriques (sans parler du rapport à la pratique clinique). Toutefois, il est possible de le lire autrement : comme une agrégation de réflexions, une série de tentatives et non un système totalisant. A mes yeux, Lacan c’est un homme angoissé, narcissique, n’ayant jamais mené à terme son analyse, mais profondément cultivé et dont l’esprit fonctionne à travers une série de fulgurances. Il tente d’associer des théories, de faire se rencontrer la psychanalyse et la linguistique ou la psychanalyse et la philosophie dans une écriture très post-moderne (façon Derrida). Parfois, cela produit de très belles choses, très riches. Parfois, cela semble complètement tiré par les cheveux, à la limite de l’imposture intellectuelle.

Pour tenter de séparer le bon grain de l’ivraie, il me faut donc dire quelques mots d’un point qui me pose particulièrement question dans la pensée de Jacques Lacan :

Le retour à Freud.

Par deux fois, Jacques Lacan se retrouve exclu du reste du mouvement psychanalytique pour son manque d’orthodoxie (notamment à cause de sa pratique des séances courtes). Il va donc, tout au long de son œuvre, tenter de prouver qu’il est bien freudien et même qu’il est plus freudien que la SPP (Société Psychanalytique de Paris) ou l’API (Association Psychanalytique Internationale). Ces réflexions s’inscrivent dans des enjeux de pouvoir mais vont avoir de grandes répercussions théoriques. Avec le recul du temps, cette part de la pensée lacanienne apparaît particulièrement incohérente.

Pour Lacan, il faut revenir à Freud. Non pas au texte freudien, mais à Freud lui-même, à la quintessence de sa pensée, à la direction de sa pensée que Lacan se fait fort de retrouver et de poursuivre. Lacan défendra cette idée tout au long de son œuvre. Et l’on entend souvent dire encore aujourd’hui que pour comprendre Freud, il faut lire Lacan car il aurait explicité le sens véritable de la pensée freudienne.

 

Une telle prétention est en complet désaccord avec tout ce que nous a appris la critique littéraire depuis la deuxième moitié du XXe siècle. En effet, tout texte, de quelque nature qu’il soit, peut être pensé autour de trois pôles : l’auteur, le texte et le lecteur.

L’auteur constitue l’origine historique du texte. Dans le cas où l’auteur est mort, l’origine du texte est toujours partiellement perdue. On peut réfléchir sur ce qu’a voulu dire l’auteur, on ne pourra jamais en être sûr. De plus, réduire un texte à ce que l’auteur a voulu dire c’est oublier les deux autres dimensions d’un texte : le texte lui-même et le lecteur.

Le texte constitue la dimension matérielle de l’œuvre. On peut étudier la manière dont il est organisé, structuré, la façon dont certains thèmes reviennent etc. On peut alors montrer qu’il y a dans le texte plus que ce que l’auteur a voulu y mettre. Le texte s’ouvre ainsi à des lectures multiples selon l’angle sous lequel on le lit. Aucune d’elle ne peut réduire le texte à elle-seule mais elles peuvent être considérées comme plus ou moins pertinentes.

Le lecteur, enfin, est un agent essentiel du texte. Sans lui, sans sa subjectivité, pas d’existence possible du texte. Cela est particulièrement vrai dans le cas de l’écriture de fiction : si un un auteur parle de « la guerre », cela ne peut pas être lu de la même façon par un lecteur du début du XIX, de 1950 ou de 2010. Idem pour un texte théorique. Lorsque Freud parle de « bon objet », je pense à Mélanie Klein. Je ne peux pas ne pas y penser et cela fait de moi un lecteur différent de celui qui lit Freud en 1940. Idem, lorsque je lis qu’il existe une « sexualité infantile », je ne suis pas scandalisé comme le serait un lecteur de 1920. Ce qui me parle ou ne me parle pas, ce qui fait que le texte peut être lu dépend de mon époque, de mes propres intérêts et expériences etc.

Croire que l’on pourrait réduire une œuvre à la pensée de son auteur est donc une illusion, en ce qu’elle oublie qu’un texte sans lecteur, cela n’existe pas. Croire que l’on va revenir à la vérité freudienne est une illusion qui entraîne Lacan dans une bataille chimérique pour la « vérité » originelle Freud. Freud est mort, la vérité originelle de sa pensée est à jamais partiellement perdue et ses épigones auraient dû s’en faire une raison. Lacan n’est d’ailleurs pas le seul à se fourvoyer dans ce mythe d’une vérité originelle et nombre de psychanalystes de la SPP continuent à penser en termes de lecture orthodoxe ou non orthodoxe de Freud..

Remarquons pour finir que la volonté de « retour à Freud » est en contradiction avec la pensée lacanienne elle-même. En effet, une des idées fondamentales chez Lacan est que la relation originelle, véritable, à l’objet (à la mère ) est toujours perdue. Je n’atteins jamais l’autre dans sa pureté car il est médié par le langage. Si ma mère vivante est toujours déjà perdue, comment  un auteur mort depuis une dizaine d’années pourrait-il être retrouvé dans la vérité de sa pensée?

Sur le même sujet :

Conférences de Jacques Lacan à Louvain  en vidéo

Entretiens télévisé de Lacan

L’université Paris V et la forclusion du nom de Lacan

Un pastiche de Lacan intitulé Phallus et kiki

Les traces de l’archaïque, Laure Ayoun et al. – par J-L Vannier

Les traces de l’archaïque, Laure Ayoun, Patrick Ayoun et Francis Drossart. Préface de Monique Bydlowski, Coll. L’ailleurs du corps, Eres, 2010.

D’un point de vue psychique, une naissance soulève au moins trois sujets de préoccupation: la mère, le bébé et la relation précoce entre les deux. Spécialiste des dépressions maternelles, la psychanalyste Monique Bydlowski dont il a déjà été question dans ces chroniques (http://paradoxa1856.wordpress.com/2010/05/28/depression-du-bebe-depression-de-ladolescent-par-jean-luc-vannier/) préface aux Editions Eres un ouvrage passionnant qui témoigne des récentes recherches consacrées aux multiples facettes de cette « situation anthropologique fondamentale », selon la formule du Pr Jean Laplanche cité dès l’introduction. Prolongeant l’assertion freudienne selon laquelle « l’amour d’une mère pour son nourrisson est bien plus profond que son affection ultérieure pour l’enfant qui grandit », elle défend la thèse d’une « levée temporaire du refoulement habituel » de la mère pendant la grossesse. Une véritable « césure psychique de la mère » s’opère à la naissance pour son collègue Francis Drossart qui nomme « hiatus périnatal », ce moment reliant un « affect de vacuité » à « l’expulsion du bébé intra-utérin en tant qu’objet intériorisé » dans la psyché maternelle. Prélude clinique qui conduit à son tour la psychologue Joëlle Rochette à opérer dans le développement suivant un intéressant renversement de perspective du symptôme: cette psychanalyste ne décèle pas dans le blues du post-partum immédiat une « difficulté d’amorçage des premiers liens » mais veut au contraire y voir « le marqueur d’une régression nécessaire », le signal d’un retour temporaire et adaptatif de la mère à la situation d’Hilflosigkeit, le sentiment de désaide éprouvé par le bébé. L’enseignante à l’Université de Lyon 2 ne s’arrête d’ailleurs pas en si bon chemin: par une « analogie inverse en miroir » au travail psychique de deuil chez un sujet, elle estime qu’avec la naissance, ce dernier ne « doit pas abandonner des investissements mais en produire ». Joëlle Rochette rejoint les conclusions de Francis Drossart sur l’idée de « discontinuité » caractéristique de cette période en précisant toutefois que cette césure ne peut-être « colmatée par les soins maternels », nouvel objet censé remplacer « la situation foetale biologique ». La démonstration est intellectuellement nourrie et particulièrement convaincante.

Malgré ces deux chapitres successifs qui comptent parmi les plus audacieux de ce riche opuscule, les deux auteurs ne vont pas, pourrait-on dire, jusqu’au bout de leur raisonnement. Francis Drossart et Joëlle Rochette se croisent plusieurs fois sans vraiment se rencontrer sur une idée finalement  commune à leurs deux études: la naissance empreinte autant à la pulsion -sexuelle- de vie qu’à la pulsion -sexuelle- de mort. Reconnaissant la dualité pulsionnelle entre Eros et Thanatos, le premier étaye une bonne part de sa réflexion sur le « fantasme de l’enfant mort », l’enfant réel se « substituant » à « l’enfant intra-utérin réellement perdu ». Un enfant du « Réel » au sens lacanien? Mais dans sa conclusion, le pédopsychiatre et Directeur de recherche à l’Université Paris-Diderot « pose la question de la re-sexualisation », celle du psychisme maternel après le vide obstétrical, au cours du travail analytique dans la « confrontation au traumatisme ». On peut se demander pour quelles raisons l’auteur interroge si tardivement cette dimension essentielle, sauf à laisser accroire que cette dernière a pu s’éclipser lors de l’accouchement. Une dimension sexuelle qui, si l’on s’en réfère à Hélène Deutsch, une des pionnières du freudisme en la matière, n’abandonne probablement jamais l’ensemble du processus de natalité (Hélène Deutsch, Psychanalyse des fonctions sexuelles de la femme, PUF, 1994).

Cette hypothèse pourrait, semble-t-il, trouver confirmation dans les considérations cliniques de Joëlle Rochette sur le « blues des quarante jours ». Notion dont les précédentes contributions de l’auteure ont brillamment exploré la signification rituelle. Les « relevailles » de la quarantaine existent dans pratiquement toutes les religions, affirme une note de bas de page qui cite le célèbre livre d’Arnold Van Gennep sur les rites de passage (Arnold Van Gennep, Les rites de passage, Emile Nourry, 1909, rééd. Picard, 1981). Comme elle s’est y risquée -avec succès- pour la question de l’investissement psychique maternel, Joëlle Rochette aurait pu alors établir un saisissant parallèle entre ces délais et ceux requis pour les rites commémoratifs concernant un défunt après ses funérailles officielles. Ils sont, à quelque symbolisme près, identiques pour plusieurs religions et philosophies. Aux quarante jours de relevailles chez les Musulmans et les Chrétiens répond le quarantième jour de deuil dans ces monothéismes. Quant au chiffre quarante dans la Torah, il se réfère d’abord aux quarante jours de « formation du foetus », singulièrement décomposés en trente-trois plus sept jours après la naissance. Dans le judaïsme, le souvenir du défunt au huitième jour fait lui aussi écho à la nécessaire circoncision du nouveau-né.  En clair: il faut sept jours au nourrisson pour quitter le sanctuaire et gouter aux joies de la castration -la circoncision a lieu le huitième jour- et sept jours au défunt pour regagner les limbes qui l’ont livré au monde et ainsi apprécier les plaisirs de la délivrance. Arrêtons ici cette diversion qui mêle anthropologie et psychanalyse.

Comprenons-en néanmoins la portée: si des « traces de l’archaïque » existent, elles se révèlent avec éclat dans les « deux composantes antagonistes, l’instinct de vie et l’instinct de destruction, contenues dans l’instinct de procréation », toutes deux mentionnées dès 1913 par Sabina Spielrein (Sabina Spielrein, « La destruction comme cause du devenir », « Entre Freud et Jung », Aubier 1981, pp. 256). Pris comme référence par Monique Bydlowski, le Pr Laplanche a d’ailleurs affiné ces notions dans ses considérations sur « pulsion sexuelle de vie et pulsion sexuelle de mort », oscillation dans laquelle ces « traces » semblent indéfiniment se ressourcer. En hébreu, le cimetière ne se dit-il pas : « Beit Ha’Haïm » ? C’est à dire « la Maison des Vivants »!

Nice, le 24 septembre 2010

Jean-Luc Vannier