L’année psychanalytique internationale 2010 – article par J-L Vannier

l'année psychanalytique internationale

Richesse et perte dans l’interculturalité. Richesse en privilégiant le choix de textes qui « mettent en relief l’expérience psychanalytique d’auteurs provenant de différentes régions du monde ». Perte inévitable par la traduction d’une langue dans une autre, la transmission d’un concept ou d’une idée d’une culture à une autre. La conscience de ce couple fragile sied parfaitement à la psychanalyse. Elle contribue même à l’indéniable intérêt de la production annuelle de « L’année psychanalytique internationale », sélection intelligente de réflexions et de vignettes cliniques issues du « The International Journal of Psychoanalysis » fondé par Ernest Jones sous la direction de Sigmund Freud. Une vénérable institution en charge de rendre compte et d’éclairer sur la pratique du divan aux quatre coins de la planète. Instrument indispensable tant pour les professionnels que pour les passionnés de la métapsychologie freudienne qui y puiseront un rappel des références fondamentales de l’analyse classique et y décèleront des amorces d’évolutions. Le dernier numéro ne fait d’ailleurs pas exception à la règle: « l’analyste au travail » ouvre ce recueil avec la description d’une cure analytique d’un enfant de trois ans adopté par un couple d’homosexuels (Ann G. Smolen). Une analyse finement commentée par trois confrères français, américain et argentin. Ces derniers évoquent respectivement les difficultés de ce travail où cours duquel l’enfant symptôme a aussi dû « devenir le thérapeute de ses parents » (Viviane Abel Prot), la « curiosité des enfants pour leur origine et la passion sexuelle de ses parents » (James M. Herzog) et, dans ce cas précis, la nécessaire prise en considération de cette clinique in statu nascendi due aux formes inhabituelles de parentalité (Virginia Ungar). Un cas à même de montrer la relative souplesse psychique et adaptative des enfants élevés dans ces nouvelles structures familiales.

Signe d’une remise en cause d’un dogme freudien jugé indépassable il y a quelques années, l’analyse des personnes âgées abordée par Danielle Quinodoz montre toute la richesse signifiante d’un accompagnement destiné à donner une complétude de sens, la « dernière ligne qui peut modifier tout l’ensemble », tout en permettant de distinguer, selon cette auteure, le fantasme d’infini qui dénie le temps qui passe et celui d’éternité, qui offre au contraire une ponctuation salvatrice de notre existence par l’évocation de moments d’une exceptionnelle intensité. Le rédacteur de ces lignes peut d’ailleurs confirmer, au travers d’un cas clinique récent -celui d’une femme âgée de 72 ans en excellente santé venue s’allonger sur le divan- de l’extraordinaire capacité mentale orientée à « régler une énigme personnelle qui la tourmentait depuis son adolescence ». Un travail conséquent sur ses rêves a permis son acceptation progressive d’une double perte: celle justement de trouver la solution de ce rébus intime, résignation superficielle valant simultanément consentement plus profond à admettre cette part de l’inconnaissable paternel liée à son histoire.

Difficile également, dans cette recension, de passer sous silence de passionnantes contributions à la théorie et à la clinique: comment perlaborer pour un praticien les rêves précoces de l’analyste par le patient? Faut-il suivre Anna Ferruta qui y voit un « obstacle à la symbolisation » dû à « l’abolition de la fonction de l’autre » dans le travail de la cure? Convient-il de ne donner du crédit qu’aux rêves charnières, ceux qui induisent le franchissement d’une étape à mesure que progressent les remaniements psychiques? Approche singulièrement discutable: cette première manifestation transférentielle -le rêve de l’analyste après la première séance- ne constitue-t-elle pas l’heureuse annonce d’une meilleure communication entre les instances psychiques? Avner Bergstein réfléchit, quant à lui, au sentiment d’ennui de l’analyste: loin de constituer la seule réponse au récit redondant dans la séance -une résistance du patient à la libre association?- l’expérience de l’ennui peut également « signifier la rencontre avec une part encapsulée et cachée de la psyché » de l’analysant. L’année psychanalytique internationale 2010 conclut, comme il se doit, par la question du commencement: dans le texte « devenir psychanalyste », Glen O. Gabbard et Thomas H. Ogden s’interrogent sur les reliquats d’influence de l’analyste formateur sur l’analyste praticien et les efforts parfois conflictuels du second pour trouver « sa voix propre » dans son processus de maturation professionnelle. D’où l’impérieuse nécessité de l’auto-analyse et des échanges entre collègues. Mais surtout de l’écriture, insistent-ils dans un développement à part intitulé « découvrir/créer ce que l’on pense et qui l’on est dans l’écriture ». Ce n’est pas Sigmund Freud dont les deux auteurs rappellent « la constante d’un auditoire imaginaire dans son oeuvre » qui les démentirait./.

Nice, le 11 septembre 2010

Jean-Luc Vannier

Jacques Lacan : par où commencer?

Guide du routard à l’usage du voyageur ayant décidé de se rendre en lacanie.

Je suis en ce moment en train d’essayer d’apprendre à parler couramment le lacanien, ce qui, vous vous en doutez, n’est pas chose facile. Je voudrais donc vous faire partager mes impressions de voyage en terre inconnue.

1. Ce qu’il ne faut pas faire :

Tout le problème avant la pensée de Lacan et de ses épigones, c’est de savoir comment y entrer. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas une chose facile. En Lacanie, les visiteurs qui viennent du pays de Psychologia sont très mal reçus. Ceux qui viennent du pays de Philosophia sont moins mal reçus mais mal reçus quand même. Lire Lacan c’est donc un peu comme vouloir s’installer en Corse, on sent qu’on n’est pas vraiment le bienvenue. A la rigueur on veut bien nous tolérer mais rien de plus.

Pour entrer dans l’oeuvre de Lacan, il convient tout d’abord de savoir quoi lire. Voici donc quelques remarques sur certains ouvrages qu’il m’a été donné de parcourir. Commençons par ceux que je vous déconseille :

a. Pour lire Jacques Lacan. Philippe Julien
Collection Point. Titre avenant. On se dit qu’il n’y a pas meilleur ouvrage pour entrer dans l’oeuvre du psychanalyste. En fait, il n’en est rien. Normalement toute personne saine d’esprit qui n’a pas lu la moitié des Séminaires déteste Jacques Lacan au bout de dix pages. Philppe Julien parle en lacanien, pour les lacaniens. Le titre premier était d’ailleurs : « Le retour à Freud de Jacques Lacan. L’application au miroir ». La refonte du titre sert simplement à vendre le bouquin à des gens qui n’y comprendrons jamais rien..

[remarque postérieure : Après avoir lu les trois premiers séminaires, j’ai repris le livre de Philippe Julien. Ô surprise, il m’apparaît à présent très intéressant. Il s’agit en fait d’un ouvrage d’approfondissement tout à fait intéressant mais il convient de ne pas commencer par cet ouvrage pour découvrir J.Lacan].

b. « La pensée Lacan » Que Sais-je?. Paul Laurent Assoun

Là encore, on peut penser que c’est une bonne entrée en matière. Un « Que sais-je? », collection grand public, Paul Laurent Assoun, professeur de grand talent.. Nouvelle erreur. Au bout de vingt pages à peu près claires, on ne comprend plus rien et P-L Assoun ne fait rien pour nous aider. Personnellement, à chaque fois que j’ai essayé de lire ce « que sais-je? », j’ai arrêté de m’intéresser à Lacan pendant au moins un an.

c. Lire Lacan dans le texte.

C’est déjà une meilleure idée que de se lancer dans les deux bouillies verbales que je viens de vous présenter. Le problème c’est que cela va être très long et que, pour quelqu’un qui ne connait pas Freud et les grands philosophes sur le bout des doigts, cela risque d’être difficile. Possible. Mais difficile. Dans le cas où vous voudriez tout de même commencer par lire Lacan dans le texte, je vous conseillerais de démarrer par ses premiers Seminaires (les deux premiers sont en format poche). Ils sont assez lisibles pour un lecteur ayant de bonnes bases en philophosphie. Par contre je déconseille la lecture des Ecrits dans un premier temps. Trop souvent conseillés au primo-lecteur, ils sont en réalité écrits d’une manière quasi-crypté et une grande part de leur contenu est incompréhensible pour quelqu’un qui n’a pas lu les Séminaires.

En réalité s’il est si difficile d’aborder l’oeuvre de Jacques Lacan c’est notamment parcequ’il existe deux Jacques Lacan.

Le premier, celui des premiers seminaires, est lisible. Il part des réflexions freudiennes et post-freudiennes traditionnelles (Freud, Mélanie Klein, Anna Freud etc. ) pour porter sur elles un regard qu’on qualifiera de « philosophique ». Il s’agit bien souvent d’un méta-discours, réfléchissant sur ce qu’est que la psychanalyse en soi. La spécificité de sa pensée tient alors notamment dans ce qu’il utilise, pour lire l’oeuvre de Freud, les réflexions de F. de Saussure sur le langage et sur l’opposition entre le signifiant (le mot) et le signifié (ce qui est désigné par le mot).

Il y a aussi un Jacques Lacan tardif. Fasciné par les mathématiques, densifiant au maximum ses schémas jusqu’à les rendre illisibles pour le non-initié, amateur de jeux de mots tordus (justifiés par la place accordée à la « lettre »), il est inabordable pour qui n’est pas entièrement familiarisé avec le premier. Or toute la difficulté vient de ce que la plupart des ouvrages de vulgarisation veulent nous présenter « Tout Lacan » recouvrant le premier Lacan, lisible, sous le second, illisible.

Alors, certes, pour bien comprendre Lacan, sans doute faut-il comprendre « tout Lacan ». Mais pour ma part, je pense qu’il faut, dans un premier temps et de manière plus humble, essayer de « mal » comprendre Jacques Lacan. D’en avoir une vue grossière, partielle, déformée, mais une vue qui peut être utile, au lieu de tenter de tout comprendre pour finir par ne rien comprendre du tout.

Dans cette optique, je conseillerais donc deux ouvrages :

1. Conceptions psychanalytiques de la psychose infantile. H.Ledoux

Cet ouvrage n’a pas pour but premier de présenter Jacques Lacan, encore moins de présenter « tout Jacques Lacan ». C’est peut-être pour cela qu’il est aussi utile pour le néophite (précisons que nous parlons d’un néophite qui connaitrait tout de même un minimum la psychanalyse). Dans son ouvrage, H.Ledoux ne donne à aucun moment son point de vue mais se contente de présenter et de comparer les thèses des principaux psychanalystes sur l’enfance et la psychose infantile. Il revient assez longuement sur les principaux concepts lacaniens qu’il éclaire de l’extérieur en soulignant ce qui les distingue des autres conceptions psychanalytiques. Clair, simple, intéressant, une excellente entrée en matière.

b. Lacan. J-M Palmier

Lacan présenté par un philosophe. Ce qu’il y a d’intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’il présente la pensée de J. Lacan avant 1968 puisque le livre date de 1969. Les premiers concepts ne sont donc pas encore recouverts et rendus illisibles par leur relecture tardive. C’est assez clair mais le texte conviendra mieux aux lecteurs qui ont un minimum de base en philopsophie. A l’inverse la question de la clinique n’est quasiment pas abordée.

Je ne doute pas qu’il existe d’autres ouvrages permettant d’entrer en lacanie, n’hésitez donc pas à me faire part de vos conseils ou remarques.

Sur le même sujet :

Conférences de Jacques Lacan à Louvain  en vidéo

Entretiens télévisé de Lacan

L’université Paris V et la forclusion du nom de Lacan

Un pastiche de Lacan intitulé Phallus et kiki

Par Vincent Joly

Psychothérapie Paris XX

Les patients-limites et la psychanalyse intégrative, Jean-Michel Fourcade. Par J-L Vannier

Il n’y a pas si longtemps, cette notion faisait encore débat. Sinon polémique. Malgré quelques résistances ici ou là, elle est aujourd’hui généralement bien acceptée par les psychanalystes. Entre névrose et psychose, les deux nosographies traditionnelles, un entredeux existe donc. Un espace vacant plutôt qu’une troisième structure indéfinissable. Un no man’s land psychique aux contours fluctuants de symptômes, coincé entre la « limite supérieure de la névrose et la limite inférieure de la psychose ». Une « maladie de passage » de l’une à l’autre, selon Jean-Michel Fourcade qui signe aux Editions Eres, une version augmentée et actualisée de son ouvrage de 1997 sur « les patients-limites, psychanalyse intégrative et psychothérapie ». Certes, l’introduction à ce travail a de quoi plonger l’analyste, disons classique, dans un abîme -passionnant- de perplexité en raison des deux affirmations préalables de l’auteur: celui-ci reconnaît « un itinéraire intellectuel allant de la diversité à l’intégration » qui le conduit à ranger pèle-mêle dans la psychanalyse des approches aussi disparates que celles des pôles progressif et régressif ou celle de l’inconscient collectif de C.G. Jung tout en y admettant par surcroît la validité du courant « rogérien » américain et de son « approche thérapeutique centrée sur la personne » (Carl R. Rogers, Editions Randin, 2001). Son affirmation ensuite, selon laquelle « la théorie de la régression représente aujourd’hui ce que la clinique a de plus sûr » frise une omission: celle de mentionner les possibilités d’enlisement de l’analyse et les contre-indications de ce moment particulier du divan, notamment pour les psychotiques. On y voit évidemment plus clair au fil des pages, à mesure que s’établit la nette distinction entre régression topique et régression dynamique. On inclura aussi dans ce questionnement préalable la prise en compte, apparemment nouvelle pour l’auteur, de la dimension sociale qui « augmente » -le mot n’est-il pas discutable d’un point de vue psychique?- les pathologies extrêmes de l’adolescence et de l’adulte. Entre névrose et psychose, souligne-t-il, Freud évoque en 1924 une troisième possibilité pour le moi : « se déformer pour ne pas avoir à se déchirer ». La clinique des état-limites, admet finalement le co-fondateur du Centre de Développement Humain, s’exerce au double risque du respect du cadre et du maniement des mécanismes transférentiels.

On sera néanmoins très reconnaissant au psychologue expérimenté de nous présenter un tableau des plus exhaustifs de ces « borderline » au travers d’une série de développements théoriques, principalement fondés sur l’oeuvre de J. Bergeret, aidés en cela par de nombreuses vignettes cliniques. Au-delà des avantages didactiques d’un tel ouvrage -on appréciera la précision des récapitulatifs étiologiques, le rappel des évolutions dans les traitements analytiques ainsi que l’honnêteté intellectuelle de citer tous ses emprunts conceptuels-, l’un de ses intérêts manifestes réside dans la multiplicité des indications descriptives des troubles-limites: typiques des « acting out », elles rappellent les pathologies exacerbées du lien telles qu’elles peuvent exister dans la clinique de l’adoption et dans celle des maux de l’adolescence : « une dépendance à l’autre vécue de manière honteuse, comme une faiblesse et donc source d’agressivité », des « débordements pulsionnels » sous forme de mises en acte violentes et désespérées dès qu’intervient un événement extérieur et inattendu mettant en jeu l’éloignement de la personne aimée et signant une incapacité absolue à être seul.

Enrichie, pour la présente édition, de deux chapitres sur « les facteurs sociaux de l’étiologie des patients-limites » et sur les « apports nouveaux », la conclusion témoigne respectivement des interactions multiples de l’environnement sur les pathologies de « l’individu hypermoderne » et des développements sur les prises en charge par de nouvelles approches thérapeutiques. Deux ultimes limites pour la psychanalyse elle-même?

Nice, le 1er septembre 2010

Jean-Luc Vannier

Les frères William et Henry James aux Editions Hermann

A première vue, le destin entremêlé de ces deux frères pourrait à lui seul refléter la relation  alambiquée entre philosophie, psychologie et psychanalyse. Vivement conseillée, la lecture simultanée du « William James » de Michel Meulders et de « L’aventure négative » d’André Green,  deux ouvrages publiés aux Editions Hermann, écarte une telle approche. Dans la famille James, William et Henry ne sauraient se confondre. Tourné vers l’extérieur, plus projectif pour plagier C.G.  Jung dont il n’est peut-être pas très éloigné, le premier oeuvre dans de multiples directions professionnelles: biologiste, créateur à Harvard du premier laboratoire de psychologie expérimentale aux Etats-Unis, l’auteur des « Principles of psychology » développe également dans son essai « Pragmatisme » une méthode philosophique volontariste fondée sur le « bien » et particulièrement soucieuse de la réalité. Plus intimiste, plus exigeant aussi avec lui-même, le second choisit l’écriture et le roman pour questionner avec une rare profondeur les vicissitudes de l’inconscient. 

 

Dans la biographie qu’il consacre au frère aîné du célèbre écrivain, Michel Meulders déploie beaucoup d’énergie pour rendre hommage à William James, injustement relégué, selon lui, aux oubliettes des sciences de la vie. Une impressionnante galerie de portraits montre le véritable bouillonnement culturel dans lequel grandit l’intellectuel bostonien : en témoignent par exemple son « amitié fructueuse avec Bergson » et son « rôle capital attesté par Husserl dans la naissance de la phénoménologie ». Mais force est à l’auteur de reconnaître, parfois au prix de quelques résistances  sinon de contradictions, la relative faiblesse de son héritage dans la pensée scientifique moderne. En cause, les paradoxes et les ambivalences de William James qui illustrent, malgré son adhésion affichée aux thèses de Darwin, son incapacité à quitter l’influence familiale empreinte de « transcendantalisme », d’une spiritualité religieuse et d’un moralisme dignes des « Born again » de l’Amérique contemporaine. Contrairement à Sigmund Freud qu’il rencontrera brièvement aux conférences de ce dernier à l’Université Clark en 1909, William James rejette la possibilité d’une introspection de l’inconscient. « Une métaphore inutile et un facteur de confusion », affirme-t-il malgré ses lectures de Franz Brentano et d’Arthur Schopenhauer, les deux maîtres à penser du père de la psychanalyse. La raison des troubles psychiques ne peut, selon lui, se détecter. Faut-il y déceler un déni de ses « fréquentes dépressions » et de ses propres « troubles psychosomatiques »? Michel Meulders a finalement beau faire: le travail et la vie de William James donnent le sentiment d’un homme tiraillé entre des ascendances opposées, à la vision parfois chaotique sinon superficielle. Le chapitre de ses « Principles of psychology » sur les relations entre la musique et l’émotion est simplement déconcertant: autant d’éléments susceptibles d’expliquer la correspondance  de la fin de sa vie avec celle de la célébrité de sa pensée.

 

Il en va tout autrement pour Henry James. Dans « L’aventure négative », titre emprunté à une expression de l’auteur dont l’oeuvre « l’a accompagné durant de nombreuses années », André Green rassemble, tout en les refondant, la plupart de ses articles sur l’écrivain déjà publiés dès les années quatre-vingt. Revendiquant une filiation dans ce domaine avec Winnicott, le psychanalyste s’empare de la pièce maitresse du romancier « La Bête dans la jungle » pour en montrer -avec une rare méticulosité doublée d’une aussi rare élégance littéraire- la triple composante analytique: le rêve, la vie et l’écriture. De ce récit d’un désir ambivalent entre deux êtres au dessus desquels plane l’ombre menaçante d’un secret enfoui, Henry James approche au plus près le déroulement du processus analytique: rencontre à l’origine d’une relation transférentielle intense mais asymétrique, puissance investigatrice de la dimension onirique, chassé-croisé des motions pulsionnelles désirantes, séries de remaniements psychiques traitées par l’auteur comme autant de rebondissements successifs d’une tragédie constamment sous l’empire de l’inquiétante étrangeté, dénouement final inattendu qui transporte le héros au-delà de l’Eros. Une apologie du « Thanatos » dont on connait l’appétence revendiquée de longue date par l’analyste. « Tragédie de la chair », « désir d’un non désir », « traumatisme » d’un objet d’amour, « variation sur un thème oedipien », « deuil impossible », André Green explore, plus « conquistador » que jamais, toutes les pistes interprétatives dans ses trois « après-coups » enrichis par la narration prudente mais précise des moments forts dans la vie de l’écrivain. Réminiscence du premier face-à-face avec la mère, l’oeil devient, ajoute-t-il, « l’organe érotique par excellence chez James ». Du regard maternel de May à « l’hallucination » définitivement prédatrice de la « Bête », le savoir caché ne se dévoile qu’en creux: comme l’analyste doit accepter dans son travail de lâcher la proie pour l’ombre, d’accueillir l’irruption de l’intrus, c’est au lecteur, agi par la densité suggestive du récit, seul survivant finalement de cette rencontre mortifère, de témoigner de cet encryptage symbolique. Il devient, à son tour, le dépositaire de l’énigme comme il atteste, déstabilisé, de sa valeur affective./.

 

 

 

Michel Meulders, « William James », Editions Hermann Philosophie, 2010.

André Green, « L’aventure négative, Lecture psychanalytique d’Henry James », Editions Hermann Psychanalyse, 2009.

 

Nice, le 22 août 2010

Jean-Luc Vannier

Moquons-nous de Françoise Dolto

ou pourquoi il est dangereux de publier ses théories (elles risquent d’être lues 50 ans plus tard).

Je sors de la lecture de quelques ouvrages de Françoise Dolto et je dois dire que c’est plus intéressant que je le pensais. Elle a tout de même un sens clinique pour le moins impressionnant. Je ne saurais d’ailleurs que trop conseiller sa lecture aux jeunes étudiants en psychologie. Elle permet d’avoir une idée claire (quoi qu’un peu simplifiée) de la pensée freudienne.

Néanmoins, F.Dolto professe parfois des énormités plus grosses qu’elle, avec un aplomb sidérant, et relire certains passages avec le recul du temps constitue une activité ludique indéniable.

Voici donc deux extraits tirés de Psychanalyse et pédiatrie (1971, coll. Points, Seuil) :

p.236-237 A propos de Marcel (10ans) qui vient notamment pour des problèmes de pelades.

Remarques conclusives à propos de la thérapie et de l’évolution de Marcel:

« Tel qu’il est, il est au même niveau que bien des enfants de son âge qui deviennent des adultes fort adaptables, c’est-à-dire « normaux » bien que n’atteignant jamais le stade génital du point de vue objectal, ce qui signifie que leur activité sexuelle pourra être adulte, mais avec une affectivité infantile et un objet d’amour choisi sur le type oedipien inconsciemment homosexuel : la femme phallique, autoritaire et frigide ».

p. 225-226 : A propos de Didier (10ans) qui consulte pour un retard scolaire considérable.

La thérapie est interrompue, la mère opposant une très grande résistance. Il s’agit visiblement d’un personnage extrêmement désagréable qui « considère les hommes comme des « enfants » et les enfants comme des « choses » ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que F.Dolto a un contre transfert très négatif vis-à-vis de cette mère.

Remarques à propos de l’avenir de Didier:

« A notre avis le pronostic social de Didier est bon, mais au point de vue sexuel, la puberté étant proche, Didier ne nous paraît pas capable, avec la mère qu’il a, de résoudre la question autrement que par l’homosexualité manifeste. Ceci dans le cas le plus favorable, car, chez lui, l’homosexualité représente la seule modalité inconsciemment autorisée par son Sur-Moi, calqué sur le Sur-Moi maternel. […] Au cas, possible, où ses objets d’amour l’obligeraient à refouler son homosexualité dans les années d’adolescence sous peine de perdre leur estime, Didier perdra alors la plus grande partie de ses moyens de sublimation, et sera sans doute obligé de vivre, impuissant sexuellement, aux dépens d’une femme riche, autoritaire, qui éventuellement, lui racontera ses aventures avec d’autres hommes. Ce sera plus ou moins ouvertement un voyeur, et en tout cas un inhibé social masochiste ».

Ces citations m’inspirent plusieurs réflexions:

Autant dire que l’avenir de ce pauvre Didier est déjà tout tracé: transsexuel à Clichy à 20 ans, gigolo d’une vieille riche à 30… Plus sérieusement, et en passant outre ce douteux déterminisme, il ne faut pas trop accabler cette pauvre F.Dolto qui écrit aussi des choses très intéressantes (disons qu’elle nécessite une lecture sélective). Cela prouve aussi que, lorsqu’elle constituait la théorie de référence, la psychanalyse se permettait des excès qui ont en grande partie disparu aujourd’hui. On a en effet ici, l’image d’une théoricienne sûre de détenir la vérité, réductrice, aveuglée dans ses certitudes au point de se croire capable de jouer les Cassandre. Cela me fait penser aux propos de certains neurologues actuellement, convaincus d’avoir découvert le Graal. Il me semble que la position de théorie majoritaire pousse à ce genre d’excès. Et la désaffection que subit la psychanalyse depuis plusieurs années est peut-être, de ce point de vue, un mal pour un bien.