Dépression du bébé, dépression de l’adolescent -Par Jean-Luc Vannier

Dépression du bébé, dépression de l’adolescent, Sous la direction de Alain Braconnier et Bernard Golse, Editions Eres, 2010.

 Commençons par la fin. Une fois achevée la lecture de cet ouvrage, on se dit que le titre comporte une remarquable erreur: c’est au pluriel que les auteurs auraient dû écrire le mot « dépression ». Chaque spécialiste, et non des moindres lorsqu’on découvre leur prestigieuse signature, y va de sa lecture de Freud, de son expérience clinique et de sa théorisation pour tenter de définir la nature possible du lien entre une pathologie du tout-petit et son éventuelle duplication au moment de la crise adolescente. Une hypothèse qui n’est pas de pure forme: les chiffres semblent confirmer la « continuité et la pérennité du trouble dépressif de l’enfance à l’âge adulte dans près de 70% des cas », précisent conjointement Maurice Corcos et Bertrand Cramer. Mais de quelle dépression s’agit-il? Inutile de s’attendre à une synthèse harmonieuse. Tout comme le praticien, le lecteur profane s’en réjouira. L’un et l’autre puiseront dans cette étude publiée dans la collection « Carnet/Psy » des Editions Eres, nombre de pistes intéressantes à exploiter au quotidien. Elles aideront à comprendre les raisons pour lesquelles un bébé se retire du monde, à peine celui-ci entraperçu: la dépression du tout-petit signe-t-elle une réaction aux manquements de l’amour maternel ou revient-elle à tenter un sursaut langagier, une sorte de traduction désespérée destinée à répondre coûte que coûte, par le silence, à l’absence de parole ? Clivage salvateur ou ambivalence de l’affect, s’interroge ainsi Alain Braconnier qui questionne la réflexion de Alain Widlöcher pour lequel le « figement n’exprime rien mais constitue l’épuisement de l’incitation -du déprimé- à agir ». Une approche somato-énergétique pas toujours convaincante. D’autres auteurs, à l’image d’André Green, intègrent « l’au-delà du principe de plaisir » dans leur élaboration: leur sentiment prévaut que le bébé -puis plus tardivement l’adolescent- redouble d’efforts pour progressivement s’arracher à l’attraction qu’exerce sur lui la force destructrice concomitante sinon inhérente à la pulsion de vie: « un conflit à mort pour la survie du moi » et qui conduit l’auteur du célèbre « narcissisme de vie, narcissisme de mort » à nettement distinguer la « dépression essentielle », la « dépression mélancolique » qui n’est plus de l’ordre de la « vitalité mais de la pulsionnalité » et la dépression relationnelle « liée à celle d’un autre ». « La première pulsion décrite par Freud, c’est celle, selon lui, qui veut défaire les résultats de l’investissement ». Encore convient-il de réfléchir, malgré la doctrine connue de A. Green en la matière, sur la part de narcissique et/ou d’objectal de l’investissement en question. Son regard tendu vers le visage maternel, « l’infans » attend de cet autre auquel il doit tout, les moyens de sa propre distance: de cet intense rapprochement entre la mère et l’enfant en bas âge, procèdent les capacités mêmes d’un éloignement. La tétanisation angoissée de la génitrice incapable de répondre, de prodiguer les soins, crée ce trou noir sidéral de l’état mélancolique à même de tout aspirer sur son passage. Ce défaut d’inscription deviendra la trace évanescente de cet échec primaire. Mystère de l’objet à perdre pour se constituer en tant que tel: « la détresse est paradoxalement nécessaire même si elle est potentiellement destructrice », affirme ainsi François Ansermet. Son collègue Jacques André confirme: « la dépression n’est pas un effet de la perte mais de son impossibilité ». D’où les insurmontables difficultés de l’adolescent à laisser réinvestir son corps par une pulsion sexuelle génitale là où la place est déjà occupée par du sexuel infantile…ou par du vide. Si le jeune pubère ne peut pas en effet partir à la conquête de ce qu’il n’a pas perdu, estime pour sa part Vassilis Kapsambelis, la crise pubertaire demeure néanmoins annonciatrice d’une réorganisation pulsionnelle dans « l’attente d’un ordre nouveau ». Celle-ci ferait, selon lui, finalement rempart à la dépression, ramenée à des « épisodes » typiques de cette période. Une approche qui permet la tranchante mise au point de René Roussillon: les « bébés ne sont pas mélancoliques » car cette souffrance « suppose la traversée du temps adolescent ». Retour à l’envoyeur. Signalons au passage le chapitre très instructif sur « les dépressions maternelles » de Monique Bydlowski, véritable typologie clinique des symptômes qui vont du simple « baby blues » aux psychoses aiguës postnatales. Particulièrement impressionnante, la variété des approches cliniciennes rendait impossible une conclusion: Roland Gori s’en sort plutôt bien en transposant la problématique sur la dépression passionnelle en fin de cure dans laquelle il croit déceler la conjuration d’une mélancolie primordiale. Au moins, la boucle est bouclée./. Nice, le 13 mai 2010 Jean-Luc Vannier

Réflexions à propos du bien et de la vérité

Remarque : cet article a fait l’objet d’une première publication chez nos partenaires de Digression.

 

Si au XIXe siècle l’optimisme positiviste tendait à confondre progrès de la science et progrès de l’humanité, on sait aujourd’hui (les grandes tragédies du XXe siècle étant passé par là) que bonheur des peuples et progrès techniques ne marchent pas nécessairement main dans la main. 

Néanmoins, on continue souvent à penser – notamment dans les milieux scientifiques – que vérité et épanouissement vont de paire et que la quête de la vérité peut être définie comme un but de l’existence humaine. « Ce qui est vrai, c’est ce qui est bien », cet axiome aux accents platoniciens fonctionne comme un présupposé dans beaucoup de discours scientifiques. Ainsi, par exemple, les thérapies cognitives vont chercher à libérer le sujet des fausses croyances qui empoisonnent son existence.

Il faut bien avouer que le plus souvent, en effet, le « vrai » et le « bien » (1) vont de paire. Par exemple l’idée selon lauqelle on peut voler en agitant les bras et en sautant de la tour Montparnasse est une idée fausse ; c’est également une mauvaise idée, qui ne concourre pas au bien-être des individus.. Idem, croire que l’on va guérir d’un cancer en utilisant l’homéopathie n’est ni « vrai », ni « bien ».  

Au vu de ces exemples, on pourrait donc penser que le quête de la vérité doit être le but de tout scientifique (voire même de tout homme) et que les grandes découvertes scientifiques vont dans le sens du « bien ». Je dois avouer que cette question m’a longtemps posé problème : chasser les fausses croyances, aller dans le sens de la vérité, est-ce toujours un moyen d’être plus heureux?

Une petite expérience doit permettre, me semble-t-il, de répondre à cette question. Nous saurons ainsi si  les vérités dégagées par les sciences permettent toujours, lorsque l’on en a une pleine conscience, de vivre de manière épanouie.

 Truth Emerging from a Well

Preuve de la non-congruence entre vrai et bien

Première étape:

Tout d’abord, énumérons une série de vérités que les sciences ont permis de dégager. Cette liste n’est pas exhaustive, et certains énoncés peuvent ête débattus; il n’en demeure pas moins qu’ils font consensus chez la grande majorité des scientifiques.

Exemple de vérités scientifiques :

1/Le cerveau humain fonctionne comme un ordinateur (hypothèse de base du cognitivisme).

2/ Le fonctionnement de la pensée humaine est réductible à une machine de Turing (hypothèse du cercle de Vienne).

3/ Les sentiments (notamment le sentiment amoureux) et les émotions sont liés à des sécrétions hormonales (neurobiologie).

4/ La notion de liberté n’a pas de valeur scientifique. Les choix des humains comme tous les phénomènes sont déterminés par une série de facteurs.

5/ Il n’y a rien (sinon la dispersion de particules matérielles) ni après la mort, ni avant la vie.

6/ Il n’existe entre l’humain et l’animal que des différences de nature.   

7/ Le temps ne sécoule pas (conséquence des théories einsteiniennes).

8/ A l’échelle quantique, le temps s’écoule de manière discontinue par des « sauts » de 10^-27 secondes (physique quantique).

9/ A l’échelle quantique toujours, la notion de particule n’a pas de sens et l’on ne saurait parler que d’événements  ayant une plus ou moins grande probabilité d’apparition.

Deuxième étape :

Choisissez cinq énoncés parmi ceux de cette liste et, pendant tout une journée, essayez de les garder à l’esprit et de réfléchir à leurs conséquences, à leurs implications sur votre vie de tout les jours.

Si vous êtes plus heureux, alors ma démonstration est un échec. Si par contre, comme je m’y attends, vous finissez déprimé ou angoissé à la fin de la journée, alors c’est que le bonheur individuel et les vérités scientifiques ne vont pas toujours de paire.

Discussion :

Les implications de cette modeste démonstrations sont nombreuses. Nous nous bornerons donc à quelques remarques.

Tout d’abord, ces différents énoncés ne sont pas angoissants pour les mêmes raisons. Certains renvoient à une image angoissante de l’être humain (le cerveau comme machine, la chimie des émotions, etc.). D’autres dépassent les capacités du cerveau de se représenter le monde (les « vérités » concernant le temps notamment).

Ensuite, il me semble que l’on peut dire que le scientifique croit à ses théories sans y croire. C’est-à-dire qu’il les donne pour vraies, mais se comporte dans le reste de sa vie comme si elles étaient fausses. Il sait que ses actions sont le fruit du déterminisme mais il continue de gronder ses enfants comme si leurs actions étaient le fruit de leur libre-arbitre (les exemples sont sans fin). Cette attitude rappelle, de manière inversée, celle du lecteur de fiction, tel qu’il est vu par Coleridge : il sait que la fiction est fausse mais il se comporte, le temps de la lecture, comme si elle était vraie.

En fait, les théories ne vont pas être totalement prises au sérieux de différentes manières :
– Toutes les conséquences des théories ne sont pas pensées (notamment leurs conséquences dans la vie quotidienne).
– Les théories sont postulées abstraitement mais on ne se les représente pas. 
– Un clivage s’opère entre la vie quotidienne (les décisions prises dans la vie courante..) et les théories.

Pour finir, il me semble que l’homme n’est pas qu’un ordinateur parfait et rationnel. Il a également d’autres besoins : des besoins nutritifs, affectifs, symboliques, irrationnels, etc. L’être humain a notamment besoin de divinités intérieures, de règles irrationelles – qui peuvent être contredites par la science – pour pouvoir vivre, se lever le matin… Si l’homme était une machine rationnelle parfaitement opérationnelle, la contemplation des vérités scientifiques suffirait à son bonheur. Tel n’est pas le cas.

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(1) Je me permets d’utiliser ces notions dans leurs sens le plus courant. On dira donc que le « vrai » est une opinion qui tend à s’approcher  asymptotiquement d’une hypothétique vérité absolue. Le « bien » devra être entendu comme ce qui concourre au bonheur de l’individu. Ces définitions sont bien sûr contestables mais je crois qu’elles ne forment pas le centre de mon propos.

L’humain est-il évaluable ? par P. Gaudriault

L’humain est-il évaluable ?

Ce texte a fait l’objet d’une présentation lors du Colloque « Les entretiens francophones de la psychologie » qui se tenait à l’institut de psychologie de l’université Paris V du 22 au 24 Avril.

Decorpeliada

La difficulté de cette question tient à la pression qui s’exerce actuellement sur le besoin d’évaluer le fonctionnement des individus dans entreprises ou administrations, pour ce qu’on appelle une bonne gestion et dans un contexte de concurrence internationale accrue. Cette culture du chiffre et du résultat paraît cohérente dans le monde de l’industrie qui doit mettre en œuvre des moyens pour assurer sa compétitivité et prévoir ses investissements. On voit cependant que cette culture poussée à l’extrême peut produire des dégâts immenses chez les salariés de l’entreprise comme on l’a appris récemment chez certains opérateurs télématiques.
La question est encore plus cruciale quand la mission de l’entreprise, privée ou publique est de contribuer au soin, à la réadaptation ou à l’aide sociale. Le problème est que cette logique économique se fait souvent au détriment de la qualité des soins ou de l’aide fournie : ceci est vrai quand on diminue systématiquement le nombre des personnels et qu’on fait porter sur ceux qui restent une charge plus grande de travail ; ceci est vrai quand on retient dans les indicateurs de soins essentiellement des actes techniques au détriment du travail de lien dans une équipe en dehors de la présence du patient mais dans son intérêt (PMSI) ; ceci est vrai quand on privilégie certains actes d’investigation ou de soin surtout en raison de leur rentabilité.
Ainsi la question de l’évaluation des compétences humaines est d’abord une question globale qui dépasse largement la mission des psychologues mais à laquelle ils sont confrontés par le fait qu’ils interviennent dans ce champ de la santé et de l’action sociale. Ils s’interrogent en tant que citoyens sur la politique menée dans ces secteurs et se demandent si les directives d’évaluation systématiques vont dans le sens de l’égalité des citoyens devant les soins, de la prise en compte des besoins réels de la population ou bien si cette culture du chiffre ne risque pas au contraire d’aller dans le sens d’un contrôle social accru des individus et d’une perspective purement économique. C’est bien la question que posent Roland Gori ou Hervé Bokobza et ils ont raison de le faire puisqu’on voit par ailleurs des mesures et projets (comme celui de la réforme de la loi sur l’hospitalisation contrainte de 1990 qui voudrait instaurer des soins extra-hospitaliers sous contrainte) qui vont dans le sens d’un plus grand contrôle des individus et menace leur liberté.
Que cette question de l’évaluation ne soit pas seulement une affaire de spécialiste et de métrologie, je crois que nous pouvons l’admettre sans peine et reconnaître que les mesures du comportement humain participent à une sorte de police des mœurs au nom de la santé publique. Par exemple, il est intéressant de constater que l’alcoomètre ne soit plus seulement un moyen de mesurer la teneur d’un liquide en alcool mais aussi une estimation de la dépendance à l’alcool d’un individu (sur le site Alcoolinfoservice de l’INPES). Ce glissement sémantique va dans le sens d’une mesure de comportement qui est censée fournir un signal d’alerte pour s’orienter vers un programme d’aide personnalisé. Une telle mesure d’alerte ne paraît pas illégitime pour la santé de chacun mais pourrait aller dans le sens de cette politique de surveillance des comportements déviants des citoyens et on pourrait imaginer que des mesures d’alerte soient étendues à d’autres domaines comme l’alimentation, le jeu, la sexualité, l’adaptation professionnelle, les loisirs, toutes choses pour lesquels chacun peut se demander si son comportement est conforme à certaines normes sociales.

Mais à l’inverse, on peut aussi concevoir que de tels systèmes entrent dans le jeu du feed-back démocratique et que le facteur humain soit ainsi mieux reconnu et pris en compte dans les politiques publiques. C’est ce qu’a proposé la commission dirigée par Joseph Stiglitz qui a rendu son rapport à la fin de l’année 2009. Cette commisssion suggère d’élargir le PIB (Produit intérieur brut par habitant) à une mesure de bien-être , « l’indice de développement humain » (IDH). Ce nouvelle indice, serait une évaluation de la qualité de la vie, objective et subjective, pluridimensionnelle, fondé sur 8 critères dont la santé, l’éducation, le temps de travail, les revenus, les loisirs, etc. De plus, un indice global moyen ne dit rien sur la répartition de la richesse et du bien-être, il faut donc mieux s’intéresser à la médiane, la dispersion et les extrêmes (les plus pauvres et les plus riches). Ces suggestions du rapport Stiglitz nous montre comment, à un certain niveau, la mesure du facteur humain, aussi bien objective que subjective (sentiment de bonheur, de réussite), pourrait donner une meilleure vision du progrès (ou du recul) d’une nation qu’un indice global purement économique comme le PIB.

Sans doute il s’agit d’une évaluation macro-sociale à l’usage des gens qui gouvernent nos destinés mais elle intéresse aussi les simples psychologues, parce que ces humbles personnages se sentent concernés un peu plus que les autres par ce genre d’évaluation , du fait qu’ils ont été précocement confrontés dans leur carrière à la question de l’observation du psychisme, de ses ressources, de ses aptitudes ou de ses troubles. Je veux parler bien sûr de la fonction psychométrique des psychologues, qui est peut-être en régression dans la pratique actuelle ou tout au moins qui est souvent comprise comme un art mineur par rapport à d’autres taches plus nobles (comme la psychothérapie ou l’analyse institutionnelle), mais on ne peut pas oublier qu’elle a constitué un pôle fondateur de notre profession. C’est d’ailleurs pour cette raison que dès les années 60 Georges Canghilhem avait commencé à attaquer les psychométriciens qui selon lui n’étaient ainsi que des auxiliaires de police. Michel Thor ne voyait dans le calcul du QI que l’expression d’ « une théorie bourgeoise de la division du travail »(1974).

Le ver serait dans le fruit de la mission des psychologues ? Certains ont voulu s’en extirper en renonçant à toute fonction psychométrique. C’est se dérober un peu vite à la question cruciale de l’évaluation de l’humain qui fait retour en permanence dans notre société, il ne suffit pas de s’en désintéresser pour qu’elle disparaisse.

Donc si l’on regarde les chose de plus près, on s’aperçoit d’une certaine polysémie qui nous oblige à distinguer, techniquement, au moins deux sortes d’évaluation : l’évaluation-inventaire et l’évaluation mesure.
La première sorte d’évaluation consiste à établir une taxonomie, un inventaire des aptitudes ou même des individus. Les variables sont qualitatives. Cette perspective remonte aux classifications des êtres vivants de Linné et Buffon.
La deuxième consiste à établir une mesure chiffrée sur une échelle continue d’une aptitude ou d’un trouble quelconque, que ce soit la santé mentale, l’anxiété, la dépression, l’adaptation psycho-sociale, etc. Les variables sont quantitatives. Cette évaluation est particulièrement ambitieuse quand elle prétend – comme la GAS – établir la totalité de l’adaptation sociale d’un être humain sur une seule échelle de 0 à 90.

Or dans les deux cas, nous sommes ramenés au rapport à la norme. Les psychologues ont cherché à obtenir certaines mesures du psychisme d’un individu rapportée à une norme – l’exemple le plus connu est la quantité de réponses banales au Rorschach – , on s’aperçoit alors qu’il ne s’agit pas d’évaluer la qualité de la pensée d’un sujet mais seulement sa conformité à la norme. Et il existe dans ce domaine un juste milieu, la norme de la norme, une sorte de norme au carré : il ne faut ni trop ni trop peu de banalités. Cette démarche ne cherche donc pas à niveler les individus par rapport à la norme mais à mesurer leur degré de conformisme ou de préjugés. On ne peut pas juger de tout, être original toute la journée, du lever au coucher : « … Aucun homme ne peut vivre sans préjugés…Parce qu’aucun homme n’est assez avisé ni doué d’une capacité de discernement suffisante pour juger tout ce qui est nouveau… Cette absence de préjugés exigerait une vigilance surhumaine… »

La modération d’Hanna Arendt ne convainc pas tout le monde. Il y a une méfiance assez viscérale par rapport à toute perspective de référer les individus à des norme. Une des réactions les plus radicales et humoristiques, vous la trouverez actuellement à la Maison Rouge à Paris : c’est le schizomètre de Marcel Benabou et de ses compères. Cet instrument met en rapport la codification des troubles mentaux du DSMIV et les produits de Picard surgelés : ainsi on apprend que le code 60.3 est aussi bien celui de la personnalité borderline que celui des petits pois carottes ; que le code 20.1 est à la fois celui de la schizophrénie catatonique et des crevettes roses entières. Ces équivalences joliment transcrites sur des portes de réfrigérateurs, peuvent aussi être faites avec les contes des milles unes nuits, l’inventaire des sciences de Dewey ou finalement n’importe quel classement établi sur 1000 points.
Ceci n’est pas très différent de cette zoologie de Borges, citée par Foucault en 1966 , qui énumère ainsi les animaux « appartenant à l’empereur ; embaumés ; apprivoisés ; fabuleux ; inclus dans la présente classification ; qui s’agitent comme des fous ; innombrables ; qui viennent de casser la cruche ; qui de loin semblent des mouches, etc. » Cette mise en dérision du procédé classificatoire ramène à une question que s’était déjà posée Buffon à propos de la taxonomie des êtres vivants : s’agit-il d’un système artificiel proposé par et pour l’esprit humain ou d’une réalité de l’organisation de la nature elle-même ?

Ce genre de question n’a pas cessé de hanter la psychologie où les théories de l’humain n s’affrontent en prétendant chacune posséder le modèle le plus juste de la réalité psychique. Les partisans d’une psychologie quantifiable peuvent se prévaloir aujourd’hui de moyens de plus en plus performants et viennent contester la validité d’une clinique du sujet dont la démarche leur paraît opaque.
Tout fait psychique – même inconscient – peut être évalué, classifié, assène Bruno Falissard, il suffit de bien définir ce fait et de trouver le bon instrument de mesure. Dans des domaines particulièrement subjectif come la clinique de la douleur, on peut utiliser des mesures dites « impressionnistes » : par exemple, situer intuitivement sa douleur sur un trait de quelques centimètres qui va de « pas de douleur » à « aussi pénible que possible » (Echelle EVA, Huskisson, 1974). Dans le même genre, on a l’échelle CGI d’évolution d’un patient prise en charge dans des soins (« Etat très amélioré » à « état empiré »).
Bien entendu, pour toutes ces évaluations, on peut définir par des moyens statistiques un risque d’erreur, mais sans savoir très bien si le cas en présence se situe précisément dans cette marge d’erreur ou non.
Dans l’examen psychologique familier à beaucoup de psychologues, il s’agit de chercher à évaluer l’état psychique d’une personne. Cette prétention pourrait paraître exorbitante si on la présentait comme un jugement de vérité définitif. Il ne s’agit pas de ça mais en fait que de tenir un discours réfutable sur une personne et les troubles dont elle souffre, qui ont occasionné sa demande d’aide ou de soins. Ce discours n’a de prétention scientifique que parce qu’il est réfutable, parce qui s’oppose à la nécromancie, l’astrologie et autres pratiques spirites qui cultivent au contraire l’ambiguïté du discours. Cette évaluation psychologique d’un sujet souhaitant l’entendre se situe nécessairement à mi-chemin entre une démarche objectivante et subjectivante, comme l’a constaté naguère Jean Guillaumin, ce qui revient à rejeter le projet purement scientiste d’établir un profil de personnalité aussi bien qu’une approche purement intuitive. Une évaluation psychologique constitue également une alliance de travail avec une équipe, un médecin, un thérapeute qui se concertent tous pour trouver la bonne manière de prendre en charge un patient.
Enfin nous savons bien nous que le choix de l’instrument d’observation n’est pas indifférent pour le résultat de la mesure. Nous n’observons pas la même chose si nous utilisons une échelle de dépression ou un test projectif. Le choix des instruments d’observations et de mesure oriente beaucoup le niveau d’analyse du psychisme. Ce sont les psychologues qui sont les mieux formés pour énoncer la portée et les limites d’une évaluation psychologique. Je crois qu’il est nécessaire que beaucoup d’entre eux soient engagés dans ces évaluations pour qu’elles restent au plus près des réalités cliniques.

Pour conclure, il y a donc en gros trois visions de l’évaluation, une vision politique, une vision poétique et une autre plus technique. Le problème est que les psychologues ne sont ni des politiques, ni des poètes, ni de simples techniciens. Mais nous ne pouvons évacuer aucun de ces points de vue et je crois que nous sommes encore les mieux placés pour donner du sens à cette notion d’évaluation dans le domaine psychique, plutôt que laisser faire des gestionnaires. Le sens d’une telle évaluation ne peut se faire sans la participation active du sujet évalué et sans une certaine part d’auto-évaluation pour qu’une telle procédure ne soit pas reçue comme un abus de pouvoir, ce qui nous renvoie à l’article 11 de notre déontologie.

«Un monde sans fous?» ou les dérives de la psychiatrie

Dans le documentaire « Un monde sans fous »  Philippe Borel interroge plusieurs praticiens dans le domaine de la santé mentale à propos des dérives actuelles de la psychiatrie française. Ainsi, la question du soin psychique et des destins des malades mentaux est posée au moment où d’importants changements surviennent dans le champ psychiatrique.

Nous vous laissons avec un extrait du documentaire, ainsi que les liens pour les entretiens de Christophe Dejours et Jean Oury respectivement:

– Entretien avec Jean Oury

– Entretien avec Christophe Dejours

Gilles Deleuze sur les « nouveaux philosophes »

Ce texte de Gilles Deleuze a été publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, et distribué gratuitement.

La version présente est tirée de : http://1libertaire.free.fr/Deleuze03.html

 » Que penses-tu des « nouveaux philosophes » ?

Rien. Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis…, moi, en tant que soldat du Christ…, moi, de la génération perdue…, nous, en tant que nous avons fait mai 68…, en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants… »). Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.

– Dis-tu cela parce que B.-H. Lévy vous attaque violemment, Guattari et toi, dans son livre Barbarie à visage humain ?

Non, non, non. Il dit qu’il y a un lien profond entre L’Anti-Oedipe et « l’apologie du pourri sur fumier de décadence » (c’est comme cela qu’il parle), un lien profond entre L’Anti-Oedipe et les drogués. Au moins, ça fera rire les drogués. Il dit aussi que le Cerfi est raciste : là, c’est ignoble.
Il y a longtemps que je souhaitais parler des nouveaux philosophes, mais je ne voyais pas comment. Ils auraient dit tout de suite : voyez comme il est jaloux de notre succès. Eux, c’est leur métier d’attaquer, de répondre, de répondre aux réponses. Moi, je ne peux le faire qu’une fois. Je ne répondrai pas une autre fois. Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et de Delcourt, Contre la nouvelle philosophie. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ». Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste.

Si c’est une pensée nulle, comment expliquer qu’elle semble avoir tant de succès, qu’elle s’étende et reçoive des ralliements comme celui de Sollers ?

Il y a plusieurs problèmes très différents. D’abord, en France on a longtemps vécu sur un certain mode littéraire des « écoles ». Et c’est déjà terrible, une école : il y a toujours un pape, des manifestes, des déclarations du type « je suis l’avant-garde », (les excommunications, des tribunaux, des retournements politiques, etc. En principe général, on a d’autant plus raison qu’on a passé sa vie à se tromper, puisqu’on peut toujours dire « je suis passé par là ». C’est pourquoi les staliniens sont les seuls à pouvoir donner des leçons d’antistalinisme. Mais enfin, quelle que soit la misère des écoles, on ne peut pas dire que les nouveaux philosophes soient une école. Ils ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école. Le marketing a ses principes particuliers :

1. il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien` ne pas exister du tout.
C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.

2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le dise-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation.

Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose. Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché. Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur.

Si c’est une question de marketing, comment expliques-tu qu’il ait fallu les attendre, et que ce soit maintenant que ça risque de réussir ?

Pour plusieurs raisons, qui nous dépassent et les dépassent eux-mêmes. André Scala a analysé récemment un certain renversement dans les rapports journalistes-écrivains, presse-livre. Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu. Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse.

Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels. Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre. Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit. retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel. Est-ce qu’il y a d’autres usages actuels d’une télé, d’une radio ou d’un journal ? Évidemment, mais ce n’est plus la question des nouveaux philosophes. Je voudrais en parler tout à l’heure.Il y a une autre raison. Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante. Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand.

Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche, mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : « Nous, en tant que nous avons fait mai 68 ( ? ? ), nous pouvons vous dire que c’était bête, et que nous ne le ferons plus. » Une rancoeur de 68, ils n’ont que ça à vendre. C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale. A partir de là, tout y passe, marxisme, maoïsme, socialisme, etc., non pas parce que les luttes réelles auraient fait surgir de nouveaux ennemis, de nouveaux problèmes et de nouveaux moyens, mais parce que LA révolution doit être déclarée impossible, uniformément et de tout temps. C’est pourquoi tous les concepts qui commençaient à fonctionner d’une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l’État, etc. C’est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c’est l’acte pur du penseur qui la pense impossible.

Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c’est nous les témoins…). Mais il n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d’amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire. Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. Si je faisais partie d’une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag.

Quand tu nonces le marketing, est-ce que tu milites pour la conception vieux-livre, ou pour les écoles ancienne manière ?

Non, non, non. Il n’y a aucune nécessité d’un tel choix : ou bien marketing, ou bien vieille manière. Ce choix est faux. Tout ce qui se passe de vivant actuellement échappe à cette alternative. Voyez comme les musiciens travaillent, comme les gens travaillent dans les sciences, comme certains peintres essaient de travailler, comment des géographes organisent leur travail (cf. la revue Hérodote). Le premier trait, c’est les rencontres. Pas du tout les colloques ni les débats, mais, en travaillant dans un domaine, on rencontre des gens qui travaillent dans un tout autre domaine, comme si la solution venait toujours d’ailleurs. Il ne s’agit pas de comparaisons ou d’analogies intellectuelles, mais d’intersections effectives, de croisements de lignes. Par exemple (cet exemple est important, puisque les nouveaux philosophes parlent beaucoup d’histoire de la philosophie), André Robinet renouvelle aujourd’hui l’histoire de la philosophie, avec des ordinateurs ; il rencontre forcément Xenakis. Que des mathématiciens puissent faire évoluer ou modifier un problème d’une tout autre nature ne signifie pas que le problème reçoit une solution mathématique, mais qu’il comporte une séquence mathématique qui entre en conjugaison avec d’autres séquences. C’est effarant, la manière dont les nouveaux philosophes traitent « la » science.

Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing. Ce sont ces points singuliers qui constituent des foyers de création, des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la’ fonction-auteur. Et ça ne vaut pas seulement pour des croisements de domaines différents, c’est chaque domaine, chaque morceau de -domaine, si petit soit-il, qui est déjà fait de tels croisements. Les philosophes doivent venir de n’importe où : non pas au sens où la philosophie dépendrait d’une sagesse populaire un peu partout, mais au sens où chaque rencontre en produit, en même temps qu’elle définit un nouvel usage, une nouvelle position d’agencements – musiciens sauvages et radios pirates. Eh bien, chaque fois que les fonctions créatrices désertent ainsi la fonction-auteur, on voit celle-ci se réfugier dans un nouveau conformisme de « promotion ». C’est toute une série de batailles plus ou moins visibles : le cinéma, la radio, la télé sont la possibilité de fonctions créatrices qui ont destitué l’Auteur ; mais la fonction-auteur se reconstitue à l’abri des usages conformistes de ces médias. Les grandes sociétés de production se remettent à favoriser un « cinéma d’auteur » ; Jean-Luc Godard trouve alors le moyen de faire passer de la création dans la télé ; mais la puissante organisation de la télé a elle-même ses fonctions-auteur par lesquelles elle empêche la création. Quand la littérature, la musique, etc., conquièrent de nouveaux domaines de création, la fonction-auteur se reconstitue dans le journalisme, qui va étouffer ses propres fonctions créatrices et celles de la littérature. Nous retombons sur les nouveaux philosophes : ils ont reconstitué une pièce étouffante, asphyxiante, là où un peu d’air passait. C’est la négation de toute politique, et de toute expérimentation. Bref, ce que je leur reproche, c’est de faire un travail de cochon ; et que ce travail s’insère dans un nouveau type de rapport presse-livre parfaitement réactionnaire : nouveau, oui, mais conformiste au plus haut point. Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée. Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes. Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur – d’autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.

Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. Beckett, Godard ont su s’en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l’audio-visuel, la musique, les sciences, les livres… Mais les nouveaux philosophes, c’est vraiment l’infection qui s’efforce d’empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.

5 juin 1977. »