Encounters through generations

Comme son nom l’indique, Encounters through generations est un projet de L’institut Britannique de Psychanalyse qui consiste à organiser des échanges filmés entre les anciennes et les nouvelles générations de psychanalystes de l’Institut. Dans cette vidéo, vous pourrez voir nombre de représentants de l’école analytique anglaise (Hanna Segal, Betty Joseph, Egle Laufer…) répondre à des questions sur la psychanalyse (le futur de la psychanalyse, les spécificités de l’approche britannique, etc.).

Vous pouvez consulter cette vidéo en cliquant ici.

(Attention: la vidéo est en anglais, sous-titrée en anglais).

Vieillir…Des psychanalystes parlent. – Par Jean-Luc Vannier

Vieillir…Des psychanalystes parlent.
Editions Eres, 2009

 Couverture de Viellir .. des psychanalystes parlent

Voici un ouvrage dont la lecture devrait être recommandée, sinon rendue obligatoire, à tous les psychanalystes en formation. Ces derniers y puiseraient certainement d’abondantes et d’utiles réflexions sur la vanité du pouvoir, celui pour lequel ils finissent parfois par s’étriper au sein des institutions psychanalytiques. Ils en profiteraient également pour se débarrasser de toute prétention personnelle, illusoirement construite sur leur place de « Sujet Supposé Savoir ».

Dans ce passionnant recueil paru aux Editions Eres, des analystes de renom y parlent en effet à la « première personne », de leur vieillesse, de la perspective de la mort et des changements -ou résistances à ceux-ci- qu’elle implique pour leur pratique clinique. Des témoignages livrés sans fard, mais jamais dénués d’humour et d’une pudeur enrichie par une esthétique particulièrement émouvante du langage. Et où le sentiment de résignation s’accoquine progressivement avec le « deuil de soi », expression la plus communément partagée : elle ponctue comme l’horloge de la chanson de Jacques Brel sur le même sujet, un discours qui n’est assurément plus du semblant.

Ces ultimes séances font ainsi retour sur les premières, « fondamentales » rappelle plus convaincante que jamais Annie Anzieu dont la « sagesse » a dépassé sa « crainte d’être blasée ». Moins un obstacle qu’un atout, maintenant qu’il aide « à comprendre enfin ce qu’on fait » explique ironiquement Raymond Cahn, ce « désir de l’analyste qui dure » malgré le poids des ans enfreint paradoxalement les lois supposées du conservatisme : il autorise une certaine audace, des « innovations » et un « affinement » cliniques pour Raymond Cahn, voire une « activité créatrice » pour Denise Diatkine. L’horizon de la mort n’est pas sans rappeler une forme de castration, mais une « mutilation qui se veut à la fois perte et passage » pour Michèle Montrelay. « Grandir jusqu’à la mort » espère quant à elle Michelle Moreau Ricaud alors que pour Conrad Stein, la situation analytique reste l’un de ses « lieux de vie ». Parades verbales échappatoires ou signes apaisés d’allégeance, ces formules sur la finitude n’en traduisent pas moins l’expression d’une fréquentation régulière de l’irreprésentable : les analystes rejoignent la cohorte de ceux, philosophes, prêtres ou Francs Maçons, dont le parcours d’une vie titille la notion par la pensée ou le symbole. C’est selon.

A l’heure de vérité, la plupart de ces praticiens (Annie Anzieu, Roger Dadoun, Conrad Stein) écartent -enfin- le tabou sur l’âge des analysants et des analystes. Ils s’étonnent parallèlement du silence imposé sur ces thèmes dans les sociétés de psychanalyse. Certains racontent des expériences cliniques heureuses avec des patients largement à la retraite : malgré « l’au-delà du principe de plaisir », leurs récits consacrent ainsi l’engagement invariable de la psychanalyse du côté de la vie.

Notons la manifestation de certaines résistances, plutôt en provenance des hommes : difficile à cet égard de ne pas relever le curieux entretien avec Bernard Brusset qui livre une série d’impressions complètement impersonnelles où il n’est jamais question de « je » ou du « moi » : c’est sans doute l’autre en lui qui vieillit ! Contrairement à Judith Dupont qui n’hésite pas à s’interroger sur son âge avant de prendre un nouvel analysant, à Anny Cordié qui raconte avec humour l’acte notarial de « transmission » de ses actions à sa petite fille ou la lettre désopilante de Denise Diatkine à son coiffeur dont la « couleur » lui a donné dix ans de plus et lui fait désormais profiter des places assises dans l’autobus, les analystes mâles préfèrent, à l’image de Claude Dumézil, perlaborer savamment sur la question : « qu’est-ce que vous appelez l’âge ? ». Daniel Widlöcher trouve d’ailleurs le sujet « indiscret ».

Et puisque la psychanalyse doit demeurer une expérience énigmatique, mentionnons l’étrange témoignage, accouché « sous X » si l’on ose dire, d’un « analyste de renom » pour lequel « la personne réelle du psychanalyste ne doit pas apparaître » : cet anonyme fustige les dérives, notamment médiatiques, de ses confrères ainsi que leurs nombreuses publications. Ses réflexions sur la puissance du transfert résolvent finalement toute problématique de l’âge. Elles sont susceptibles d’être résumées dans une conclusion aussi provocante que lapidaire : qu’importe le réglage du sonotone, ce n’est pas, en psychanalyse, cette oreille là qui compte./.

Nice, le 13 mars 2010
Jean-Luc Vannier

Christian Demoulin, «Se passer du père ?» – Par Jean-Luc Vannier

Christian Demoulin, « Se passer du père ? », Coll. « Humus », Editions Eres, 2009 (Préface de Colette Soler)

Couverture de "Se passer du père?"

 

Centrale pour Freud -« la perte la plus radicale intervenant dans la vie d’un homme »- comme pour Lacan, la question de la « mort du père » demeure un serpent de mer de la psychanalyse : il ressurgit dans le réel à chaque débat sur l’autorité parentale ou sur les moyens de contenir la violence scolaire. C’est heureusement une approche complètement revisitée de cette problématique que Christian Demoulin, inscrit aux « Forum du champ lacanien » et membre du Comité de rédaction de « L’En-je », propose dans son dernier ouvrage. « Se passer du père, à condition de s’en servir » disait Jacques Lacan dans une formule célèbre… mais fausse nous rappelle en introduction de sa passionnante réflexion, l’analyste franco-belge malheureusement disparu en 2008. Passionnante à plus d’un titre pour son idée essentielle : elle entend précisément distinguer dans la vulgate lacanienne la « forclusion du nom-du-père » de l’« échec de la métaphore paternelle », le second n’impliquant pas forcément le premier.

La pensée de Christian Demoulin renvoie aux soucis du fondateur de l’Ecole Freudienne de Paris de bien « différencier névrose et psychose », de « dissocier la paternité du rôle du coït dans la procréation » en faisant notamment du premier un « signifiant » et, fidèle en cela à la démarche freudienne, de chercher à introduire la notion « dans le discours scientifique ». Avant d’en expliciter les nombreux remaniements au sein même des enseignements de Lacan, l’auteur nous invite à relire « D’une question préliminaire », où s’origine le concept aux multiples entrées de « forclusion du nom-du-père », afin d’y tenir la psychose pour un « franchissement du côté de la liberté », et non pour « un donné structural ». La métaphore paternelle se présente, explique avec clarté Christian Demoulin qui relève pourtant la « complexité de la formulation » dans les textes lacaniens, « différemment » selon l’approche freudienne, diachronique, événementielle et kleinienne, plus structurale, de l’œdipe : elle est illustrée par l’exégèse lacanienne du « Petit Hans » et montre que la « métaphore paternelle n’est pas incompatible avec tous les degrés de carence paternelle ». Et l’auteur d’en tirer toutes les conséquences cliniques : il critique l’approche de l’analyste dogmatique qui « psychotise le névrosé atypique » et regrette, « dans les années 80, une inversion de la charge de la preuve » où la puissance démonstrative de la structure l’emporterait face à la force signifiante de l’événement oedipien. « La marge fait partie de la page », conclut l’auteur dans une formule convaincante.

L’interrogation de Christian Demoulin n’est d’ailleurs pas solitaire. Dans un texte récent de janvier 2010, le psychanalyste libanais Amine Azar s’interroge lui aussi sur cette distinction de la position « paternelle » à propos des écrits de Rousseau et de ceux de Schreber : la résignation de Rousseau dans les « rêveries d’un promeneur solitaire » est une tentative plus ou moins réussie de « rafistolage de cette conscience éclatée », but que le président Schreber ne parvient pas à atteindre. Cette différence de destin sur le rapport envisagé par les deux auteurs à Dieu, amènerait, selon lui, le premier du côté de l’échec de la métaphore paternelle mais immergerait définitivement le second dans la forclusion.

Christian Demoulin s’aventure au-delà lorsqu’il évoque le « nom-du-père » sous la forme métonymique du « nommé à », en référence aux « Quatre discours », pendant lacanien des trois métiers impossibles de Freud : discours du Maître, discours de l’Université, discours du Psychanalyste auquel Lacan ajoute le discours de l’Hystérique qui pose la question du désir et celle de son identification, thématique située au cœur même de l’analyse. Désirer n’est certes pas un métier mais c’est bien ce dont se nourrissent -et ce qui nourrit- au quotidien, les praticiens du divan.

De cet ouvrage dont la richesse des références le dispute à l’honnêteté intellectuelle, on retiendra également les deux chapitres « Homosexualité et sexuation » et « Quelques réflexions sur Dieu et la psychanalyse ». Dans le premier, l’auteur règle fermement ses comptes avec le « courant des postlacaniens nostalgiques du patriarcat, prophétisant l’avènement d’un homme sans gravité ». Une allusion à peine voilée aux « Entretiens » de Charles Melman. Il en profite pour rétablir la vérité au sujet de la conception, injustement décriée, élaborée par Lacan dans les « Formations de l’inconscient » sur le choix d’objet homosexuel : « une inversion quant à l’objet qui se structure dans un œdipe plein et achevé ». Alors que se poursuit la querelle sur l’adoption par les couples gay et lesbiens, Christian Demoulin entend donc réaffirmer la compatibilité de cette « position » avec une « identification sexuée bien définie » et « l’exercice des responsabilités parentales ». Dans le second, l’auteur puise dans les ultimes séminaires de Jacques Lacan, de l’eau qu’il apporte à son propre moulin : délaissant Dieu comme « signifiant », le créateur de la « passe » met l’accent, à la fin de sa vie, sur la fonction divine de « nomination » en tant qu’elle fait « Loi ». Un dépassement du structuralisme où le « Dieure » postule l’antériorité du langage comme champ : « si Dieu parle, le langage le précède nécessairement » assure Christian Demoulin. Dieu dit et l’homme fait. Et rate. Dans l’absolu du consumérisme, « Discours du capitalisme » que l’auteur évoque également dans son livre, le dieu illusoire de la jouissance pervertit le désir et le transforme en donneur d’ordre, en signataire du bon de commande. On sait le peu de satisfaction que l’acheteur en retire. D’où sa conclusion personnelle : « il n’y a de bonheur que du symptôme »./.

 

Nice, le 19 février 2010
Jean-Luc Vannier