Le psychodrame psychanalytique : histoire et concepts fondamentaux

A- Généalogie du psychodrame

On peut définir deux filiations principales du psychodrame analytique : la notion de catharsis (et ses développement chez les penseurs du théâtre) ainsi que le concept de scène psychique tel qu’il est défini dans l’œuvre de Freud.

 

1- Le psychodrame, un théâtre de la catharsis

 

Tout d’abord, pour comprendre les soubassements théoriques du psychodrame – en particulier du psychodrame morénien – un détour par l’histoire des conceptions sur le théâtre paraît utile. En effet, il permet de montrer que la réflexion sur le psychodrame s’inscrit dans une généalogie et s’inspire de la notion de catharsis.

Dans La Poétique[1], considérée comme un des premiers écrits théoriques sur le théâtre, Aristote traite de la tragédie et de l’épopée. La notion de « poïésis » est centrale dans ce texte. Elle s’applique à toute création artistique conçue comme une imitation de la réalité sensible. Pour Aristote, ce qui doit primer dans la tragédie, c’est l’intrigue (« drama »). Elle doit nécessairement être composée d’un début, d’un milieu et d’une fin et constituer une unité. La poésie tragique présente ce qui pourrait être « en puissance » (potentiellement). Même lorsqu’elle prend pour thème ce qui est en fait advenu, elle le présente comme pouvant arriver de nouveau. Ensuite, la tragédie se définit par ses effets : elle doit susciter la « terreur » et la « pitié » du spectateur. Sa finalité est de provoquer chez ce dernier la catharsis, purge des passions. Elle consiste en une libération des passions du spectateur qui, pour le dire avec les mots de Lacan, les éprouve sur le mode de l’imaginaire, le semblable se traitant par le semblable.

En 1871, Friedrich Nietzsche va définir le théâtre comme ce qui dépasse la simple imitation. Pour lui, la scène permet une métamorphose. Comme il l’écrit dans Naissance de la Tragédie[2], « celui-la est dramaturge qui ressent une irrésistible impulsion à se métamorphoser soi-même, à vivre et agir par d’autres corps et d’autres âmes » ( §8, « L’origine de la Tragédie »). Dans cette vision, le sujet comme acteur se voit lui-même métamorphosé dans un autre corps et agit comme s’il vivait réellement dans un autre corps. Ainsi, la représentation est inscrite dans l’essence théâtrale qui n’existe que lorsque s’accomplit la métamorphose. L’oeuvre théâtrale a pour finalité d’être représentée et cette représentation lui permet d’être pleinement. Pour Nietzsche, la valeur du théâtre ne réside pas tant dans la catharsis que dans le résultat de la métamorphose qu’elle permet.

Plus près de nous, Antonin Artaud[3] parle de scène de la cruauté. Il souhaite que le théâtre se dégage des règles et de l’intellect. Il recherche dans l’œuvre l’abolition des distances, et le retour à des images nées de sensations occultées et oubliées. Ainsi, Artaud perçoit le théâtre uniquement comme création et comme création de l’inconscient; non comme « re-présentation » car nulle présentation ne lui pré-existe.

Ces différentes réflexions sur la valeur cathartique du théâtre se retrouvent dans l’évolution des conceptions sur le psychodrame. En effet, Moreno souligne l’importance de la catharsis pour les spectateurs du psychodrame, s’inspirant directement de la pensée d’Aristote. A l’inverse, le psychodrame psychanalytique abandonne cette conception de la catharsis. Le jeu a d’abord un effet thérapeutique sur celui qui joue. Cette idée trouve un écho dans la notion nietzschéenne de « métamorphose » du sujet par le jeu dans sa dimension vécue.

 

2. La scène psychique. Du rêve au jeu

Ensuite, la notion de scène psychique développée par Freud est fondamentale dans la définition du psychodrame analytique. La première fois que Freud parle de scène, c’est en 1897 pour connoter certaines expériences infantiles traumatisantes organisées en scénarios, en scènes.

En 1918, dans L’homme au loup, il parle de scène originaire ou primitive pour nommer le coït parental. Pour lui, cette scène renvoie au passé ontogénétique et phylogénétique de l’individu. Face à elle, le sujet est sidéré, figé par la rencontre brutale et inarticulée d’une scène et d’un signifiant. C’est la production d’un scénario fantasmatique articulant la scène et son signifiant qui va permettre au sujet de dépasser la sidération psychique, c’est-à-dire le traumatisme. Comme nous le verrons, une des fonctions du processus psychodramatique est de rendre cette tentative de liaison possible.

Dans L’interprétation des rêves, Freud énonce que « les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes, ou mieux le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription des pensées du rêve dans un autre mode d’expression[4] ». Le même principe est à l’œuvre dans le psychodrame : lorsque l’on joue le récit du sujet, on le transcrit dans un mode d’expression différent de celui de son énonciation. Ainsi du récit au jeu, il y a cette transcription. Il est important, dans le psychodrame, de scander ces temps de l’énonciation par une différence spatio-temporelle.

Ainsi, on retrouve dans le psychodrame les processus à l’œuvre dans le travail du rêve.

Tout d’abord, dans le jeu psychodramatique, la condensation est présente car la durée du jeu est en général plus courte que le récit, mais également du fait qu’une personne peut jouer plusieurs personnages.

Ensuite, à partir du texte du patient, le jeu opère des déplacements. Dans le jeu, les analystes ou le sujet peuvent insister sur telle ou telle partie du récit, en occulter une autre, ou encore jouer le contraire de ce qui fut énoncé précédemment.

Autre point, dans le rêve, les images ont valeur de symboles. Or, dans le jeu psychodramatique, la prégnance réelle des corps ne permet pas ces aménagements. C’est ainsi la relation entre les personnages qui devient symbolique. Le jeu permet l’articulation des représentations à des signifiants.

Le dispositif psychodramatique permet donc le passage du récit au jeu et ainsi le passage d’une scène non articulée typiquement traumatique à une articulation signifiante dont le sujet est le produit. Ainsi, le psychodrame peut être identifié à la scène du rêve mettant en œuvre les mêmes procédés. Ils sont tous deux le lieu des articulations de l’inconscient et du travail des signifiants.

Si les notions de « catharsis » et de scène psychique dessinent en quelque sorte la généalogie du psychodrame, il convient à présent d’en raconter l’histoire.

 

B- Histoire du psychodrame

Le psychodrame psychanalytique naît en France dans les années 1940, et résulte de la rencontre de la psychanalyse et du psychodrame morénien.

Pour Moreno, le psychodrame est une « science qui explore la vérité par des méthodes dramatiques[5]». Celui-ci se fonde sur le modèle du théâtre. Pour théoriser le psychodrame, il se réfère à la fois à la théorie de la spontanéité et à la théorie de l’abréaction.

En effet, Moreno cherche à reproduire la « spontanéité créatrice » des enfants au travers de la notion de rôle. Il considère qu’au cours de son développement, l’enfant adopte des rôles successifs dans ses différentes relations d’objets, pour aboutir à la construction de son identité. Moreno reprend cette idée pour l’adapter au psychodrame. Il  permet à l’enfant de développer ses potentialités en lui proposant de les tester, de les essayer.

A Vienne, en 1921, Moreno fonde le théâtre de la spontanéité afin d’induire une abréaction des affects. En d’autres termes, il crée une situation théâtrale non prédéfinie. Chacun des spectateurs peut y participer à sa guise en collaborant à tous les stades de création du scénario ou du jeu. Le directeur de jeu peut intervenir à tous moments en intégrant de nouveaux acteurs ou en inversant les rôles. Par le jeu, le sujet découvre en lui des potentialités et des virtualités insoupçonnées. En permettant de vivre des émotions à travers le jeu de rôles, le sujet prend conscience de ses sentiments. Cette prise de conscience, qui enclenche un effet cathartique, n’est possible que si l’acteur est pleinement spontané.

L’absence de théorisation du psychodrame chez Moreno et la grande liberté proposée par ce cadre sont à l’origine de l’extension et de l’éclectisme des différentes techniques regroupées sous le nom de psychodrame. Quelques questions touchant au psychodrame morénien viennent dévoiler ses limites : on peut se demander si les effets de celui-ci s’inscrivent dans une continuité même lorsque les sujets ne sont plus appuyés par le regard omnipotent du directeur de jeu. On peut également s’interroger sur la prescription de la spontanéité dont l’objectif est de supprimer les mécanismes de défenses et les résistances, sans pour autant les analyser. Cette technique évite ainsi tout travail d’élaboration des conflits psychiques internes du sujet ou de sa problématique de séparation avec les imagos parentaux, central dans les méthodes thérapeutiques d’inspiration psychanalytique.

Sans qu’une influence directe du psychodrame morénien soit tout d’abord identifiable, le psychodrame psychanalytique individuel naît, en France, dans le service du professeur Heuyer vers 1946. Créé par Serge Lebovici accompagné de René Diatkine, Evelyne Kestemberg et Jacqueline Dreyfus-Moreau, il naît, alors que Lebovici avait seulement entendu parler du mot de psychodrame, d’une modification des thérapies que Madeleine Rambert pratiquait à l’aide de marionnettes. Cette anecdote souligne l’importance de la notion de jeu dans la naissance du psychodrame.

 

C- Le jeu psychodramatique

Les psychanalystes d’enfants sont les premiers à avoir introduit le jeu dans la thérapie. Cette notion est au cœur du psychodrame analytique et permet d’en saisir la spécificité. Comme nous le verrons, le jeu est tout d’abord la voie d’accès vers les fantasmes de l’enfant. Il est ensuite le lieu où s’élabore un espace potentiel. Le psychodrame est enfin une pratique groupale dans laquelle les co-thérapeutes jouent un rôle essentiel.

 

1. Modifier la cure type

Chez les enfants, l’apparition du langage dans la cure psychanalytique classique est difficile. Afin de faciliter le langage, les psychanalystes ont été contraints de modifier le protocole de la cure-type. Ainsi, pour pouvoir l’appliquer aux enfants, ceux-ci vont associer le langage à un autre moyen de communication: le jeu. Cette dimension ludique va se retrouver dans le jeu psychodramatique. Ainsi, selon Serge Lebovici, « toute l’organisation de ce qu’en psychanalyse on appelle mécanismes de défenses du Moi se retrouve dans cette activité ludique qui, très vite, prend son double aspect : elle est réellement vécue, elle ne cesse d’être perçue par l’enfant comme fictive. Cette contradiction inhérente à la structure du jeu lui donne toute sa valeur dynamique [6]»

C’est Mélanie Klein qui introduit le jeu comme un matériel susceptible d’interprétation dans le cadre de la situation transférentielle. Les jeux donnent accès aux fantasmes du sujet autour duquel s’instaure une relation transférentielle/contre transférentielle entre l’enfant et l’analyste.

 

2- Entre le pouce et l’ours en peluche…

La spécificité du psychodrame individuel par rapport au jeu thérapeutique tient dans la pluralité des psychodramatistes dont la fonction consiste à tenir le rôle qui leur est attribué par le sujet. Dans ce contexte, la relation transférentielle se trouve diffractée sur le meneur de jeu et les co-thérapeutes. Ces derniers représentent les diverses identifications du sujet, révélant, en fonction du rôle qu’il attribue à tel ou tel psychodramatiste, l’évolution de sa relation transférentielle. Ainsi, le transfert est moins massif que dans une relation thérapeutique duelle.

Ensuite, à partir de la règle du « faire semblant » et du choix d’un personnage, le psychodrame se présente comme un espace intermédiaire entre le monde intérieur de l’enfant et le monde extérieur. Il joue alors le rôle de ce que Winnicott nomme dans  Jeu et réalité, « l ‘espace potentiel »et qu’il définit comme « l’aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a été introjecté[7] ». Le jeu apparaît ainsi comme un médiateur du « je », situé entre le réel et l’imaginaire dans un entre-deux permettant le déploiement d’un jeu fantasmatique. Le jeu est précurseur de l’activité fantasmatique et permet à l’enfant de façonner sa place singulière et sociale, actuelle comme future, via des scenarii fantasmatiques. Il se fait le lieu d’anticipation d’un autre « je » dans le jeu. Et le psychodrame d’apparaître comme une aire intermédiaire favorable à la construction de l’identité de la personne[8].

 

3- Les co-thérapeutes: rôle et fonctions

Comme nous l’avons vu, c’est la capacité à jouer et à prendre un rôle qui représente le facteur stimulant essentiel du psychodrame. Cette activité en apparence ludique introduit une « aire intermédiaire » entre le dedans et le dehors, entre l’analyste et l’analysant. L’attribution d’un rôle est une invitation à entrer dans un personnage qui facilite la spontanéité du sujet. Ainsi, les choix et les hésitations du patient dans la distribution des rôles sont à comprendre comme des révélateurs de ses conflits, de ses identifications, de ses défenses.

Dans le psychodrame individuel, la capacité du patient à jouer un autre personnage que le sien est souvent considérée comme un moment productif de la cure, car il témoigne de l’acquisition d’une sécurité suffisante, et ouvre la voie à une distanciation.

Les co-thérapeutes représentent les diverses identifications du patient, révélant, en fonction du rôle attribué par ce dernier à tel ou tel psychodramatiste, l’évolution de sa relation transférentielle. C’est ainsi que Kestemberg et Jeammet, dans Le psychodrame psychanalytique expliquent, que pour le sujet, « l’évolution de ses choix dans le temps est en effet révélatrice de l’établissement des liens transférentiels et de la distribution des imagos des co-thérapeutes. Leur permanence comme leur changement deviennent alors autant de points de repères de l’évolution de la dynamique transférentielle[9] ».

Le psychodrame analytique est donc un collectif, et ceci à double titre. Activité groupale, il met également en scène une représentation de la psyché en tant qu’elle est une configuration d’instances souvent en conflit. Comme le remarque P. Sullivan lors du colloque « Psychothérapies à l’adolescence » organisé par l’association du centre Etienne Marcel, le 23 Novembre 2007, « le psychodrame, par la multiplication de ses intervenants, reproduit ces conflits d’instances. Les patients s’y opposent dans un premier temps, mais ils sont souvent rapidement séduits par le jeu qui favorise cette intériorisation ». L’adolescent, en particulier, organise un procès des figures internes, des imagos : il juge un parent, il juge un co-thérapeute qui a mal interprété, et ainsi de suite. Le psychodrame permet ainsi au patient « d’habiter le lien de la projection » et non de projeter uniquement ses représentations internes.

Pour conclure, plus qu’un cadre, le psychodrame est un socle conceptuel qui laisse  aux thérapeutes une grande liberté dans leur pratique. Il permet le passage, dans le jeu, de l’expression de comportements manifestes du sujet à la prise de conscience de l’existence de son monde interne. Son objectif est de conduire à la libre association, à l’assouplissement des frontières entre conscient et inconscient, entre le dedans et le dehors, permettant ainsi la familiarisation du sujet avec ses conflits et ses désirs.

 

 


 

[1]. Aristote, Poétique, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

[2]. Nietzsche, F., La naissance de la tragédie, trad. G. Bianquis, Paris, Gallimard, 1962.

[3]. Dans Artaud, A., Le Théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1944.

[4]. Freud, S. (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, revue par D. Berger, Paris, PUF, 1967, p.241.

[5]. Moreno, J.L., Psychothérapie de groupe et psychodrame, trad. A. Ancelin-Schützenberger, Paris, PUF, 2007.

[6]. Lebovici S., (1958) « Bilan de dix ans de psychothérapeutique par le psychodrame chez l’enfant et l’adolescent », La psychiatrie de l’enfant, vol. I, n°1, p. 65.

[7]. Winnicott, D.W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p.8.

[8]. Jean-Marc Dupeu souligne l’importance de cette caractéristique du psychodrame dans le choix des indications. Le dispositif psychodramatique permet d’instaurer avec un patient psychotique ou d’organisation limite une situation rendant possible la mise en jeu d’un transfert qui contourne le risque de la dérive persécutive ( Dupeu, J.M.; L’intérêt du psychodrame analytique. Paris, P.U.F., 2005).

[9]. Kestemberg, E., Jeammet, P., Le psychodrame psychanalytique. Que sais-je? P.U.F.. 1987, p.37.

le processus de séparation/individuation chez Margaret Mahler -par Aurélie Moreau

M. Mahler s’est beaucoup intéressée aux interactions mère-enfant, . Elle évoque à ce sujet le terme de « symbiose » comme « modèle d’un système monadique clos, auto-suffisant en sa satisfaction hallucinatoire du désir »[1]. Ce terme a été choisi pour décrire cet « état d’indifférenciation, de fusion à la mère, dans lequel le « je » ne se différencie pas encore du non-je et où l’intérieur et l’extérieur n’en viennent que graduellement à être perçus comme différents ». Pour elle, la symbiose est une des étapes normales du développement du nourrisson, précisément la seconde étape. Cette psychanalyste a introduit le terme de « processus de séparation/individuation » qui correspond à trois phases successives : l’autisme normal, la symbiose normale et la séparation/individuation. Ce processus, commun à tous les bébés, a été critiqué par de nombreux psychologues qui contestent l’appellation d’ « autisme normal » pour les premiers mois de la vie. En dehors de ce débat, il ouvre tout de même la voie à une séparation/individuation aussi pour les enfants au fonctionnement autistique qui se situent donc à la première étape du processus. Ayant théorisé le processus de séparation/individuation pour le développement du nourrisson, aussi bien « normal » que pathologique, cette psychanalyste explique que « c’est une mauvaise individuation ou une absence d’individuation qui se trouve au cœur de la psychose infantile. Il semble manquer au nourrisson psychotique la capacité de percevoir l’agent maternel et dès lors de s’en servir pour maintenir son homéostasie, et par la suite il lui est impossible de s’en libérer ».[2]

« Le processus normal de séparation/individuation se situe au moment où l’enfant est prêt, de par son développement, au fonctionnement autonome (séparé) et y prend plaisir. Pris dans ce sens, le concept de séparation signifie la différenciation du self et de l’objet symbiotique en tant que processus intrapsychique. »[3] En effet, pour Mahler, le terme de « séparation » renvoie à la prise de distance et le détachement d’avec la mère et celui d’ « individuation » concerne l’évolution des fonctions autonomes. Mahler oppose également l’autisme infantile, caractérisé selon elle par une hallucination négative de la réalité, à la psychose symbiotique qui maintient un lien délirant à une mère archaïque, projetée sur tous les objets. La psychose symbiotique ramène en effet à ce stade où l’enfant constitue avec sa mère une unité dyadique dans une enceinte commune dont les limites seraient comparées à une membrane symbiotique. Dans cette unité s’organise une harmonie rythmique d’interaction, le trouble primaire de la psychose résidant dans une incompatibilité à ce niveau. « L’anachronisme de ce type de relation va être évident vers quatre ans, à un moment où l’enfant, pour maintenir cette relation symbiotique pathologique, a besoin de dénier la réalité et de prêter à sa mère une puissance renforcée par des mécanismes projectifs »[4].


[1] MALHER, M. (1990). Psychose infantile : symbiose humaine et individuation. Paris : Payot, p. 19.

[2] MAHLER. Ibid, p. 41.

[3] MAHLER. Ibid, p. 30.

[4] MAHLER, M. (1990). Psychose infantile : symbiose humaine et individuation. Paris : Payot, p. 5.

Evolution de l’autisme infantile traité chez Geneviève Haag – par Aurélie Moreau

Le processus normal de séparation/individuation trouve son pendant pathologique avec le travail de G. Haag. Cette psychanalyste, qui a consacré une grande partie de son travail à l’autisme, rend effectivement compte de ce processus dans sa description des quatre étapes de l’évolution de l’autisme infantile traité[1] dont la grille est présentée en annexe[2]. Ces quatre étapes sont les suivantes : l’ « état autistique réussi » avec l’annulation de la séparation des corps et de l’objectivation des objets ; la « récupération de la première peau » correspondant au début de la phase symbiotique ; la « phase symbiotique installée » avec des clivages du corps et un rapprochement vers les adultes, un minimum de relations en tête-à-tête et d’échanges de regards ; enfin l’ « étape d’individuation » avec un corps total sphinctérisé et séparé. A chaque étape, les différents comportements et capacités sont mis en rapport, liés, et trouvent une unité dans la théorie psychanalytique de l’autisme, surtout en ce qui concerne les vécus corporels et l’avancée de la différenciation soi/non-soi. Sont alors repérés, pour chaque étape : l’état de l’image du corps, les symptômes autistiques, les manifestations émotionnelles et relationnelles, l’état du regard, l’exploration de l’espace et des objets, l’état du langage, l’état du graphisme, le repérage temporel, les conduites agressives, la réactivité à la douleur et l’état immunitaire.

Ces étapes décrivent donc le chemin parcouru par l’enfant autiste depuis la fusion totale d’avec son objet maternel jusqu’à la séparation et l’individuation. Ce chemin, long et plein d’embûches, dépend notamment des qualités que présente l’objet. Si, certes, le sujet a un rôle à jouer dans le travail de différenciation d’avec l’objet, il ne faudrait pas non plus nier la part active de celui-ci. En effet, l’objet doit permettre au sujet de vivre des alternances satisfaisantes de rapprochements et de distanciation, de fusion-défusion-refusion pour que le sujet puisse s’engager dans une voie qui le mènerait à la séparation psychique d’avec son objet.


[1] HAAG, G. (1995). « Grille de repérage clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité », Psychiatrie de l’enfant, XXXVIII, 2, p. 495-527.

[2] Cf annexe 7.

Dossier sur la psychothérapie

La psychothérapie est une pratique à la fois diverse et complexe. Cette série d’articles tente d’en cerner les contours et les enjeux en cherchant à rester clair et au plus près de la pratique.

Mark Rothko, Orange et jaune

En voici les grands thèmes:

  • Vidéo sur le déroulement d’une thérapie:

Compréhension du processus thérapeutique

 

  • Les premiers temps d’une thérapie et les abandons thérapeutiques précoces:

L’arrêt précoce de la thérapie

Pourquoi certains patients abandonnent-ils leur thérapie dès les premiers entretiens?

 

  • Présentation de deux ouvrages récents sur les psychothérapies:

F. Parot, L. Fouré, S. Demazeux. Les Psychothérapies, fondements et pratiques. Belin, 2011

Pierre Gaudriault et Vincent Joly, Construire la relation thérapeutique, Dunod, 2013.

Compréhension du processus thérapeutique

Dans cette série de vidéos, l’auteur réfléchit sur ce qui se joue dans le processus thérapeutique à travers l’étude d’une série américaine sur la psychothérapie : In Treatment (en Analyse en français). Je conseille d’ailleurs vivement cette série très bien faite qui rend bien compte des enjeux d’une thérapie.

Dans son explication l’auteur s’appuie principalement sur des concepts de thérapie cognitive. Précisons également que les vidéos sont en anglais non sous-titré et donc réservées à ceux de nos lecteurs qui maitrisent la langue de Shakespeare.

L’arrêt précoce de la thérapie

Entrer en thérapie n’est pas chose facile. Et le chemin est long qui va de la prise de décision à la guérison et de nombreux patients risquent de s’arrêter en chemin. Le drop-out – en français,  l’abandon précoce de la thérapie – est ainsi loin d’être un phénomène minoritaire ou négligeable. Il touche de nombreux patients quelque soit leur âge, leur sexe, leur milieu social ou le type de thérapie qu’ils entreprennent. Les chiffres de ce point de vue sont éloquents.

Cet article est inspiré par l’ouvrage de Pierre Gaudriault et Vincent Joly : Construire la relation thérapeutique.

Le drop-out : un phénomène majeur

Un phénomène de grande ampleur

Les premières études portant sur l’importance du drop-out sont anciennes. Carl Rogers s’est penché sur cette question dès 1951. Les études datant des années 50-60 montrent qu’environ la moitié des patients abandonne la thérapie avant la troisième séance. Brandt en 1965 montre même que plus d’un tiers des patients (36 %) ne revient pas après le premier entretien. Ces taux d’abandon très élevé ont été constatés, dès cette époque, pour des types de population très différents témoignant de l’extension du phénomène.Des études plus récentes ont également constaté la précocité de ces abandons unilatéraux de la thérapie. Selon une étude menée par Garfield en 1994, plus de 65% des patients arrêtent leur thérapie avant la 10e séance et, dans plus de la moitié des cas, la durée moyenne d’une thérapie ne dépasse pas 6 à 8 séances (Phillips, 1985).

On retrouve donc des taux semblables et très élevés d’abandon de la thérapie depuis plus de 50 ans. Les chiffres varient selon la définition du drop-out mais l’échelle de grandeur reste sensiblement la même : la moitié des patients met fin à la thérapie après quelques séances. Dans une revue de la littérature datant de 2009, M. Barett résume bien le phénomène. Sur 100 personnes consultant dans un centre de soins, seule la moitié d’entre eux reviendra après un premier entretien d’évaluation, ils ne seront plus qu’un tiers après la première séance de thérapie, 20 d’entre eux dépasseront la troisième séance, et moins de 17 iront au-delà de 10 séances. L’image est saisissante. Elle témoigne de l’importance et de la difficulté des premiers temps de la thérapie.

L’ampleur des chiffres montre également le rôle crucial des premières séances. En effet, comme l’avait déjà montré Salta et Buick en 1989, le taux d’abandon diminue une fois que les patients ont dépassé la troisième séance. Lorsque l’on parle de drop out, il ne s’agit donc pas de patients lassés par une analyse interminable. Il s’agit plutôt de personnes qui n’arrivent pas à entrer dans le processus thérapeutique, reculant juste après avoir fait le premier pas.

Des recherches quantitatives ont étudié le phénomène de drop-out. Mais ces études butent sur des difficultés à définir leur objet. Que signifie arrêter une thérapie « précocement » ? Comment le définir d’une manière claire et identique selon les différentes études ? Depuis vingt ans, les problèmes méthodologiques posés par la définition du drop-out ont souvent été soulignés.

On peut comprendre « abandon précoce » dans son sens purement chronologique. Dans ce cas, il s’agit de désigner la fin du processus thérapeutique au cours des premières séances. Ainsi, la plupart des études définissent le drop-out comme le fait de terminer la thérapie avant un certain nombre de séances. Le problème est que ce nombre varie fortement selon les études. Kolb et al. (1985) définissent, par exemple, l’abandon précoce comme le fait de manquer deux séances consécutivement. À l’opposé, pour Hatchett et al. (2002), c’est le fait de ne pas se rendre à la dernière session prévue.

De plus, un autre problème se pose lorsque l’on retient cette définition. En effet, dans ces études, la thérapie est pensée en terme de durée, mais pas en terme de processus, oubliant par là que la thérapie est avant tout un phénomène relationnel. Ainsi, d’autres études rapportent davantage l’abandon précoce à la relation thérapeutique et ne se réfèrent pas à des repères temporels. Longo et al. (1992), par exemple, voit le drop-out comme le fait de ne pas revenir après un entretien préalable. De la même façon, Pekarik (1992) le définit comme l’arrêt de la thérapie par le patient sans l’accord du thérapeute, quel que soit le nombre de séances.

La multiplication des définitions dans les études empiriques sur le drop-out souligne bien le caractère protéiforme du phénomène. Ces dernières années laissent toutefois un consensus apparaître peu à peu autour de cette notion. Elle pourrait dès lors être définie comme : l’abandon de la thérapie par le patient sans l’accord du thérapeute au cours des premiers temps de la thérapie.  

Si les abandons précoces ont été peu théorisés, c’est sans doute aussi parce que les thérapeutes ont du mal à l’appréhender. Le matériel semble manquer. Le patient est venu, deux fois, trois fois, et n’est jamais revenu. Comment expliquer ce passage à l’acte ? Pour bien faire, il faudrait le revoir, chercher à comprendre avec ses explications ou ses silences ce qui s’est joué dans ce mouvement de retrait. La pensée aurait quelque chose sur quoi s’appuyer. La béance de la rupture se laisserait encadrer en un avant et un après à partir desquels il serait plus aisé de penser ce qui a fait rupture entre temps. Mais il s’agirait alors d’acting-out et non de drop-out, de passage à l’acte et non d’abandon précoce.

Le drop-out laisse ainsi le thérapeute seul devant une décision qu’il ne partage pas et à laquelle il ne s’attendait pas toujours, souvent sans moyen de le comprendre ou sans confirmation des hypothèses qu’il peut faire pour le rationaliser, après coup.

Cependant, malgré les difficultés conceptuelles et méthodologiques que nous venons d’évoquer, l’importance du phénomène du drop-out a poussé un certain nombre de chercheurs à en étudier les causes. Ce sont majoritairement des études quantitatives portant sur un grand nombre de patients. À quoi ont-elles abouti ? C’est ce que nous verrons dans notre second article : les causes du drop-out.

Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, l’abandon précoce de la thérapie est un phénomène de grande ampleur. De nombreuses études quantitatives, portant sur un grand nombre de patients, ont abordé sur cette question épineuse.

Pourquoi le drop-out ?

Caractéristiques socio-démographiques

Les premières recherches ont donc commencé par étudier le taux de drop-out en fonction de critères sociodémographiques simples : l’âge, le sexe, puis les origines ethniques et le niveau socioculturel.

L’examen de ces critères a donné des résultats souvent contradictoires ou vagues. Durant les années cinquante à soixante-dix, il est apparu que le sexe ou l’âge n’avait pas d’influence significative sur le taux de drop-out. Par la suite, les études sur ces critères sont devenues moins nombreuses. En 1993, Wierzbicki et Pekarik concluaient même qu’elles étaient inutiles, les résultats étant systématiquement trop faibles pour être statistiquement valides. Certaines études américaines portant sur les origines ethniques ont montré que les personnes appartenant à des minorités avaient plus tendance à abandonner la thérapie, mais là encore, ces résultats ne sont pas statistiquement significatifs.De la même façon, on s’est demandé si les patients ayant un faible niveau socio-économique témoignaient d’une tendance plus marquée au drop-out mais les résultats furent peu significatifs.

Les caractéristiques propres aux patients d’abord très étudiées sont donc peu à peu apparues comme de mauvais prédicteurs du drop-out. Le fait qu’un patient soit jeune ou vieux, homme ou femme, blanc ou noir, favorisé ou non sur le plan socio-économique, n’a pas véritablement d’incidence sur sa propension à abandonner la thérapie.

Ces premières études ne sont toutefois pas sans intérêt pour nous. Elles montrent que le drop-out ne peut pas être expliqué par des facteurs simples portant sur les seules caractéristiques des patients.

À l’inverse, si l’on avait étudié, dans le domaine des pratiques sociales, l’impact d’une publicité, le choix de certains produits, de destinations de vacances…, des différences seraient apparues en fonction de l’âge, du sexe, du milieu socioculturel, etc. De même, s’il s’était agi d’une étude épidémiologique, ces mêmes critères simples auraient été discriminatifs : la grippe touche davantage les enfants, le cancer du côlon touche davantage les hommes, certaines maladies liées aux conditions d’hygiène touchent davantage certaines catégories sociales, etc. Le modèle des études épidémiologiques ne peut pas être directement transposé à l’étude du drop-out. Ce phénomène ne relève pas de variables aussi générales.

Type de troubles psychiques

Devant cet échec, les chercheurs ont étudié des facteurs plus spécifiques et se sont centrés sur l’influence du type de trouble psychique sur le taux de drop-out. On peut en effet penser que des patients souffrants de troubles graves auront plus besoin de travailler sur eux-mêmes et auront donc plus tendance à poursuivre leur thérapie.

Ainsi, de nombreuses études ont cherché à établir un lien entre le diagnostic psychiatrique et la tendance au drop-out, mais les résultats ont été le plus souvent contradictoires.

Dans les années 70, des études ont montré que les patients psychotiques avaient tendance à abandonner la thérapie. Mais d’autres études plus récentes sont parvenues à des résultats opposés qui tendraient à montrer que des patients souffrant de troubles plus graves ou de troubles associés seraient plus souvent susceptibles de mettre fin précocement à la thérapie. Concernant les patients souffrant de troubles moins sévères, les études ne parviennent pas non plus à des résultats clairs. Une étude a montré qu’ils étaient plus nombreux à abandonner les soins, mais, l’année suivante, une autre étude obtenait des résultats inverses.

Comment expliquer ces contradictions ? Il ne s’agit pas de résultats non concluants, comme dans les études précédentes, mais de résultats opposés les uns aux autres.

On peut penser qu’étudier les troubles des patients revient à oublier qu’une thérapie met en lien un patient et un thérapeute. Or l’attitude de ce dernier est variable selon des critères qui lui sont propres : il peut être plus à l’aise avec certains types de pathologies s’accordant mieux à son tempérament ou son référentiel théorique. N’est-ce donc pas au niveau de l’interaction entre le thérapeute et le patient que les causes des abandons thérapeutiques précoces devraient être recherchées ?

Un fait va déjà dans ce sens. Dans les études portant sur les troubles des patients, un seul critère fait véritablement l’unanimité : les patients souffrant de trouble de la personnalité, les patients au comportement agressif ou passif-agressif et les patients hostiles ont plus tendance à abandonner la thérapie. Aapro et al. (1994) montrent que les patients addictifs, antisociaux, manipulateurs ou impulsifs ont tendance à l’abandon précoce ; selon Ogrodniczuk et Piper, les patients borderline sont portés à l’interruption précoce et au passage à l’acte dans la thérapie analytique (1999).

Dans ces cas difficiles, les troubles psychologiques pourraient avoir une grande influence sur la mise en place de l’alliance thérapeutique. Les patients souffrant de trouble de la personnalité ou des patients hostiles auront plus souvent tendance à se montrer méfiant, en retrait ou ambivalent dans leur rapport avec le thérapeute. Et c’est bien parce que ce type de troubles a un effet direct sur la relation thérapeutique qu’il va favoriser le drop-out.

Demande, alliance, transfert

Les différentes études que nous avons évoquées jusqu’à présent nous ont déjà mis sur la voie : les caractéristiques du patient thérapeute en elle-même ne peuvent à elles seules rendre compte du drop-out. C’est au niveau de la rencontre entre le thérapeute et le patient et de la relation thérapeutique puis quelque chose du drop-out peut prendre sens. Les études portant sur la relation thérapeutique ont toutes soulignées son importance.

Premier de ces critères, les préconceptions du patient portant sur les thérapeutes. Grimes (1989) a montré que les patients qui mettaient fin précocement à la thérapie voyaient leur thérapeute comme quelqu’un de moins compétent, ou de moins crédible, que ceux qui la poursuivaient. De même, la façon dont le patient perçoit le fait d’entreprendre une thérapie aura une influence sur le taux d’abandon : les patients ont plus tendance à mettre fin à la thérapie, s’ils pensent que les centres de soins sont assez inefficaces ou s’ils se sentent mal à l’aise à l’idée de voir un thérapeute (Edlund & al., 2002).

Plusieurs études (Beck et al. 1987, Moras et al. 1991) ont montré que les attentes des patients concernant la durée du traitement pouvaient être considérées comme un facteur permettant de prédire le drop-out. Les patients qui s’attendent à rester au moins une à deux séances en thérapie étaient plus souvent susceptibles de revenir après la première séance que ce qui pensait qu’il ne dépasserait sans doute pas le premier entretien (Pekarik et al. 1986). Tout se passe alors comme si ce que le patient imaginait quant à la durée du traitement venait à se trouver réalisé.

 

Second critère : l’alliance. L’intérêt pour le concept d’alliance est apparu outre-atlantique à partir des années 1970 après que des recherches aient montré que la majorité des thérapies entraînaient des gains thérapeutiques équivalents malgré des théories et des pratiques différentes. Dans une perspective a-théorique, l’alliance a ainsi pu être considérée comme un « facteur commun » à toutes les thérapies par opposition aux « facteurs spécifiques » (Horvath et Luborvski 1993). Dès 1974, Bordin a mis en lien la pauvreté de l’alliance thérapeutique et les abandons thérapeutiques précoces. Par la suite, d’autres études ont montré que l’évaluation de l’alliance permettait de prédire avec une grande précision le risque d’abandon précoce. Les patients n’ayant pas eu le sentiment de mettre en place une union positive avec le thérapeute ont peu de chance de revenir et ils mettront bien plus souvent fin à la thérapie de façon prématurée ou unilatérale (cf.Eames & Roth, 2000; Horvath & Greenberg, 1989).

 

Dernier critère, tout aussi essentiel mais plus difficile à faire émerger dans des études quantitatives : le transfert. La perception du transfert négatif par les thérapeutes est, en effet, un prédicateur particulièrement efficace du processus thérapeutique et de son issue comme l’ont montré Woodhouse et ses collègues en 2003. Cette dimension transférentielle ne doit pas être réduit aux simples projections du patient sur l’analyste. Comme le remarque Alain Ferrant : « le patient choisit l’analyste en fonction d’une certaine communauté et d’une complémentarité pressenties inconsciemment, l’analyste choisit également le patient ». Or, « lorsqu’un sujet n’a pas suffisamment rencontré d’écho dans ce qu’il faisait, pensait et éprouvait lorsqu’il était enfant et totalement dépendant de son environnement, il vient tenter de se faire sentir, voir, et entendre par un autre (Roussillon, 2007). Dans de tels cas, la dimension transférentiel en ce qu’elle vient rejouer quelque chose qui est de l’ordre de l’après-coup, réactive, dans la répétition, les abandons du passé.

Pour conclure, ces différents résultats empiriques montrent combien l’abandon thérapeutique précoce ne peut être compris qu’à travers le prisme de la relation thérapeutique. Il ne s’agit pas d’une difficulté liée à tel type de population, de trouble ou de thérapie, mais de l’échec de la mise en place d’une relation interpersonnelle. Ainsi, la difficulté à définir ou à conceptualiser les drop-out tient sans doute en partie dans ce qu’il ne s’agit pas, pour le théoricien, de penser l’abandon thérapeutique précoce mais la pluralité de ses manifestations. En effet, l’abandon précoce renvoie à la rencontre thérapeutique dans ce qu’elle a de plus singulier, de moins généralisable. Elle pointe la singularité de la clinique, sa résistance à tout effort de réduction.

 

 

Construire la relation thérapeutique

L’equipe de Paradoxa est heureuse de vous annoncer la sortie d’un ouvrage sur la relation thérapeutique, rédigé par deux de ses auteurs : Pierre Gaudriault et Vincent Joly:

relation thérapeutique

Propos:

Quelles qu’en soient les orientations, de trop nombreuses thérapies se terminent prématurément, parfois même dès le premier entretien.

C’est à partir de ce phénomène d’abandon précoce (appelé aussi « drop out ») que les auteurs ont été conduits à s’interroger ce qui constitue le socle commun à toute psychothérapie.

Ainsi l’ouvrage met-il en lumière les dimensions essentielles de la psychothérapie : la demande, l’alliance, le transfert, la temporalité et le cadre, dont l’importance apparaît dès les premiers entretiens. Ces « organisateurs de changement psychique » sont passés en revue de manière à donner des éclairages pour que l’alliance thérapeutique se mette durablement en place, dans une psychothérapie créative.

De nombreuses vignettes cliniques, des comptes rendus de recherches et d’observations psychologiques et psychanalytiques, mais aussi des emprunts à la fiction, au conte, au roman étayent le propos.

 Sommaire:

  • Entrer en thérapie : une question ouverte
  • Qui demande quoi ?
  • À la recherche d’une alliance unitaire
  • Alliances doubles et pactes emboîtés
  • L’épreuve du transfert
  • Dystemporalités et hétérochronie
  • Les promesses du cadre
  • Les opérateurs de changement psychique

Public :

jeunes professionnels engagés dans la pratique psychothérapique, toute personne souhaitant mieux en comprendre les écueils et les enjeux.

 Auteurs:

Pierre Gaudriault est docteur en psychologie, psychologue certifié Europsy, exerçant actuellement au sein de l’Association Nationale pour la Prévention en Alcoologie et Addictologie. Il pratique des psychothérapies sous diverses formes (verbales, psycho-corporelles, individuelles et de groupe) tout en maintenant une écoute psychanalytique de la psyché. Il participe à des recherches sur le changement psychique chez des personnes souffrant de troubles addictifs.

Vincent Joly est psychologue et psychothérapeute. Il travaille actuellement aux centres médico-psychopédagogiques de Nevers et de La Courneuve auprès d’enfants et d’adolescents dans une perspective analytique. Il est également chargé de cours en licence de Sciences Sanitaires et Sociales de l’Université de Paris XIII ainsi qu’à l’Institut de Formation en Soins Infirmiers de Colombes.

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La bibliothèque de Paradoxa, section sciences

La psychologie comme la psychanalyse se sont nourries d’influences extérieures. Pour ne citer que les exemples les plus connus, Lacan a emprunté à Saussure, Freud à la neurologie de son temps et à la philosophie de Nietzsche ou de Schopenhauer et la cognitivisme aux travaux sur l’intelligence artificielle. Etudier la psychologie, c’est donc étudier d’autres disciplines que la psychologie. J’ai choisi quelques ouvrages dans diverses disciplines qui permettent d’éclairer l’étude des profondeurs de l’âme. J’ai essayé de ne pas choisir des ouvrages canoniques (ce sera peut-être pour une prochaine fois) mais des livres qui me semble pouvoir être fécond. J’assume donc le caractère extrêmement subjectif de cette liste.

 

1. Sciences naturelles

Stephen Jay Gould, Comme les huit doigts de la main

Ce livre compile une série d’articles du célèbre biologiste américain. Il s’agit d’un excellent ouvrage de vulgarisation sur les théories néo-darwiniennes. De plus, il constitue un véritable vivier à comparaisons. Je pense notamment à l’idée selon laquelle l’origine (par exemple la naissance d’une nouvelle espèce) est un moment de foisonnement. De nombreuses mutations apparaissent durant un temps très court. Par la suite, et par le jeu de la sélection naturelle, seules les mutations viables sont conservées. Nous sommes alors aux antipodes de la vision chrétienne qui voit dans un couple unique l’origine de l’humanité. Or ce fantasme de l’origine unique est également présent en psychanalyse où l’on voit en Freud le Père de la psychanalyse.

2/ Physique

Brian Greene, La Magie du cosmos

La magie du Cosmos expose les théories de la physique newtonienne et de la physique quantique ainsi que les dernières évolutions de la théorie des cordes. Premièrement, il s’agit de la meilleure présentation de la physique newtonienne que je connaisse. Ensuite, ce livre montre comment les différentes théories physiques sont sous-tendues par des représentations différentes de l’espace et du temps et il me paraitrait particulièrement intéressant de mettre en rapport la manière dont nous vivons ces deux dimensions et la façon dont la science les décrit. Last but not least, ce livre constitue à mes yeux un modèle quant à sa démarche. L’auteur ne rejette jamais a priori aucune hypothèse. Il peut, par exemple, se demander si le temps existe ou non et essaye de peser le plus objectivement possible le pour et le contre. L’ouverture d’esprit dont fait preuve ce représentant d’une science « dure », souligne par contraste la frilosité qui accompagne, parfois, les réflexions en psychologie et en psychanalyse.

3/ Neurologie

Oliver Sacks, L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau

J’ai toujours été impressionné par la capacité de l’auteur à produire une réflexion qui mette en rapport réalité physique et réalité vécue et, si un livre devait un jour me réconcilier avec la neurologie, il s’agirait certainement de celui-là. L’auteur utilise les notions philosophiques pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des concepts. Loin d’en faire des arguments d’autorité pour justifier ses réflexions, il les utilise comme des outils pour penser le monde, comme des moyens au service d’une pensée et non comme des fins ou comme des objets sacrés.

4/ Philosophie

Après avoir résisté à la facilité en citant Spinoza, je choisirai les deux textes suivants :

– Nietzsche, Ecce Homo

Je conseillerai Ecce Homo pour le parallèle entre la notion de corps chez Nietzsche et la notion de pulsion chez Freud (cf. également P.L.Assoun Nietzsche et Freud). Egalement pour découvrir l’antichambre de la psychanalyse : Je ne sais pas si l’anecdote est réelle ou fictive mais on dit que Freud refusait de lire Nietzsche car cela lui rappelait qu’il n’avait rien inventé.

– Jean-Paul Sartre, L’Etre et le néant, chapitre sur la psychanalyse existentielle

Ce chapitre qui expose la tentative sartrienne de réconcilier la psychanalyse et l’existentialisme, finalement assez méconnu en France, fut beaucoup plus fécond outre Atlantique. Sartre s’oppose notamment à la vision freudienne d’une psyché divisée en différentes instances et cherche à décrire le projet existentiel de chaque sujet.

5/ Critique littéraire

– Jacques Derrida, L’Ecriture et la différance (à préférer à De la Grammatologie trop ennuyeux à mon goût)

Cette série d’articles introduit notamment la notion de differance, c’est-à-dire l’idée qu’il existe à l’origine dans l’écriture un déplacement qui empêche de jamais saisir le sens premier. L’idée de signifiant chez Lacan est à rapprocher de celle de différance chez Derrida, l‘un renvoyant à l‘écriture, l‘autre à la psyché.

– Roland Barthes, Michelet

Texte de Barthes quelque peu tombé dans l’oubli, Michelet constitue à mes yeux le meilleur représentant de la critique psychanalytique, même s’il ne s’en revendique pas. Barthes parvient, en effet, à rêver quelque chose de l’âme de Michelet tout en évitant de la fantasmer. De plus, il dit quelque chose de l’auteur sans pour autant réduire le texte. Ce livre me laisse à penser que la critique thématique est la voie royale pour porter un regard « psy » sur la littérature. Elle permet en effet de chercher l’auteur dans le texte, de l’ouvrir et non de rabattre sur une théorie extérieure ou une biographie.

6/ Sociologie

Gilles Lipovetski, L’ère du vide

Dans cet ouvrage Lipovetski mène une réflexion sur l’homme post-moderne et l’écart qui existe entre les individus de ces trentes dernières années et ceux du XIXe et du XXe siècles. Il y a là quelque chose à tisser avec les évolutions récentes de la clinique et la place grandissante accordée aux états-limites. En effet, le manque de structuration dans ce type de fonctionnement ainsi que la prévalence de l’Idéal du Moi par rapport au Surmoi sont à mettre en parallèle avec la mort des idéologies surmoïques et le remplacement de la loi par la norme.

la bibliothèque de Paradoxa, section peinture

 Un tableau par siècle, quelques phrases justifiant notre choix, la bibliothèque de Paradoxa se veut un prétexte à la discussion, une ouverture vers les goûts de chacun ;  elle ne s’appesantit pas, elle propose.

 

XVIe siècle : Arcimboldo, Eté

Pour : –  la fusion de la nature et de l’homme, exprimée dans le tableau. Le visage de l’homme est consitué par des éléments naturels tout comme la nature est marquée par l’homme puisqu’il s’agit de fruits cultivés.
– la  représentation morcellée de l’individu.

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XVIIe siècle : Diego Vélasquez, Les Ménines

Pour l’étrange importance que le peintre semble accorder aux nains. Ceux-ci sont souvent placés à côté d’enfants, comme si s’exprimait un trouble de la délimitation entre l’enfance et l’âge adulte. On remarque d’ailleurs que la fillette au centre du tableau, de sang royal, n’a pas une expression d’enfant et que les adultes autour d’elles lui sont subordonnés. Elle est dépouillée de ses caractéristiques d’enfant.

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XVIIIe siècle : François Boucher, Mademoiselle O’Murphy

Pour l’érotisation excessive du tableau qui a fait sa célébrité, et qui conduisit un critique contemporain à appeler le peintre « le boucher »… La blancheur de la peau, rosie par le désir qu’y projette le peintre, est rappelée par la couleur des tissus ; l’exubérance de la chair, de la position de la jeune femme et la vivacité de l’ocre signifient un besoin de « lacher tout » dans l’expression de l’Eros.

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XIXe siècle : Vincent van Gogh, Nuit étoilée

Pour la prolifération des images symboliques qu’on retrouve dans les rêves : clocher, symboles phalliques divers, la montagne, lieu de l’Unheimlich, couvant le petit village, lieu du familier, etc. Bien plus encore, pour le mouvement qui anime le tableau, similaire au mode de fonctionnement des rêves. Les nuages semblent être en mouvement changeant sans arrêt de forme comme le rêve glisse insensiblement d’un thème à un autre.

XXe siècle : Piet Mondrian,

La bibliothèque de Paradoxa : présentation

Paradoxa ouvre sa bibliothèque. A l’heure où nous écrivons ces lignes, elle comprend deux sections : sciences,  et peinture mais nous espérons en publier d’autres au cours de ces prochains mois. Cette bibliothèque se donne pour but de  mettre en lien l’étude de l’âme avec d’autres disciplines artistiques et scientifiques.

Le choix des oeuvres a été guidé par deux questions complémentaires : Tout d’abord,  comment la psychologie et la psychanalyse permettent-elles de lire ces textes ou ces oeuvres? Ensuite (et c’est la question qui me paraît la plus fondementale), en quoi ces oeuvres permettent-elles de poser un regard différent sur certaines questions abordées par la psychologie?

La bilbiothèque de Paradoxa se rêve donc comme un réservoir de métaphore, comme l’outil d’un décentrement. Nous espérons y trouver une aide dans la lutte contre le repli sur soi, repli qui constitue, selon nous, le cancer de la psychologie et de la psychanalyse.

Les choix que nous effectuons sont, bien sûr, extrêmement subjectifs. Loin de constituer une tentative de définition d’un corpus, ils espérent servir de support à la discussion et à l’expression de choix contradictoires.